ANARCHRISME !

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La question

Qu'est-ce qui agrandit la vie ?

C'est ça, la question.

Qu'est-ce qui agrandit, élargit, approfondit la vie ?

What else ?

(La question ne se pose pas en général mais à chacun - et il n'y a pas une seule réponse.)

La fin est dans les moyens

La fin est dans les moyens comme l'arbre est dans la graine

Selon ma philosophie de la vie, la fin et les moyens sont des termes convertibles.

On entend dire "les moyens, après tout, ne sont que des moyens". Moi, je dirais plutôt: "tout, en définitive, est dans les moyens". La fin vaut ce que valent les moyens. Il n'existe aucune cloison entre ces deux catégories. En fait, le Créateur ne nous permet d'intervenir que dans le choix des moyens. Lui seul décide de la fin. Et seule l'analyse des moyens permet de dire sui le but a été atteint avec succès. Cette proposition n'admet aucune exception.

L'ahimsâ et la vérité sont si étroitement imbriquées qu'il est impossible de démêler l'une de l'autre. Elle sont comme les deux côté d'une même pièce de monnaie ou plutôt d'une feuille de métal sans épaisseur ni inscription. Comment distinguer alors le revers de l'avers? Quoi qu'il en soit, l'ahimsâ représente les moyens, ils doivent toujours être à notre portée. Aussi l'ahimsâ est-elle notre devoir suprême. Si on s'occupe des moyens, tôt ou tard on atteint la fin. Une fois qu'on a saisi ce point, la victoire finale ne saurait faire de doute...

Votre grande erreur est de croire qu'il n'y a aucun rapport entre la fin et les moyens. Cette erreur a fait commettre des crimes sans nom même à des gens qui étaient considérés comme religieux. C'est comme si vous prétendiez que d'une mauvaise herbe il peut sortir une rose. Le seul moyen approprié pour traverser l'océan est de prendre un bateau. Si, à la place, vous preniez une voiture, vous ne tarderiez pas à sombrer. Selon une maxime digne de considération, "le disciple prend le modèle sur le Dieu qu'il adore". On a tronqué les sens de ces mots et on s'est fourvoyé dans l'erreur. Les moyens sont comme la graine et la fin comme l'arbre. Le rapport est aussi inéluctable entre la fin et les moyens qu'entre l'arbre et la semence.

Gandhi, Tous les hommes sont frères, Gallimard, p. 147-149.

Une maladie de héros

"Ce déséquilibre qui a pour nom mélancolie n'est pas le lot des caractères bas ou petits, au contraire : il s'agit pour ainsi dire d'une maladie de héros, consistant à dire des vérités d'une façon généralement énergique, sans tenir compte ni des convenances ni de la mesure."

Aulu-Gelle, Nuits attiques, XVIII, 3-4

Le poids le plus lourd

Le poids le plus lourd. – Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie telle que tu la vis maintenant et que tu l’as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d’innombrables fois ; et il n’y aura rien de nouveau en elle, si ce n’est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et tout ce qu’il y a d’indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession – cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L’éternel sablier de l’existence ne cesse d’être renversé à nouveau. – et toi avec lui, ô grain de poussière de la poussière ! » - Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte ? Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu lui répondre : tu es un dieu, et jamais je n’entendis choses plus divines ! » Si cette pensée s’emparait de toi, elle te métamorphoserait, faisant de toi tel que tu es, un autre être, et peut-être t’écraserait. La question posée à propos de tout et de chaque chose : « Voudrais-tu de ceci encore une fois et d’innombrables fois ? » pèserait comme le poids le plus lourd sur ton action ! Ou combien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même et la vie pour ne désirer plus rien que cette dernière éternelle confirmation, cette dernière éternelle sanction ?

Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir, fragment 341

Bonne année !

Aujourd’hui je permets à tout le monde d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : et, moi aussi, je vais dire ce qu’aujourd’hui je souhaite de moi-même et quelle est la pensée que, cette année, j’ai prise à cœur la première — quelle est la pensée qui devra être dorénavant pour moi la raison, la garantie et la douceur de vivre ! Je veux apprendre toujours davantage à considérer comme la beauté ce qu’il y a de nécessaire dans les choses : c’est ainsi que je serai de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour. Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que ce soit là ma seule négation ! Et, somme toute, pour voir grand : je veux, quelle que soit la circonstance, n’être une fois qu’affirmateur !

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, IV, 276, "Saint Janvier", Gênes, janvier 1882.

Le ciel nous est commun

"Nous voyons les mêmes étoiles, le ciel nous est commun, un même univers nous enveloppe ; quelle importance, la sagesse au moyen de laquelle chacun recherche le vrai ? On ne peut parvenir par un seul chemin à un si grand mystère."

Symmaque, Rapports, III, 10 (à Valentinien II)

Joyeux Noël !

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"Madre Selva", gravure sur bois de l'artiste colombien Guache (Oscar González).

Pourquoi nous ne sommes pas patriotes

"Qui a pays n'a que faire de patrie. (...) Le nom de patrie est obliquement entré et venu en France nouvellement avec les autres corruptions italiques."

Joachim du Bellay, La Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, 1549

Brahmacharya

L'humanité doit entrer dans le temps du brahmacharya qui est partie intégrante et nécessaire de l'ahimsa et du satyagraha.

Le grand accord

Tout ce qui est accordé avec toi est accordé avec moi, ô Monde !

Rien de ce qui, pour toi, vient à point, n'arrive, pour moi, trop tôt ou trop tard.

Tout ce que produisent tes saisons, ô Nature, est fruit pour moi.

De toi viennent toutes choses, en toi sont toutes choses, vers toi viennent toutes choses.

Marc Aurèle, A soi-même, IV, 23

La vraie piété

La piété, ce n'est pas se montrer à tout instant couvert d'un voile et tourné vers une pierre, et s'approcher de tous les autels ; ce n'est pas se pencher jusqu'à terre en se prosternant , et tenir la paume de ses mains ouvertes en face des sanctuaires divins ; ce n'est pas inonder les autels du sang des animaux, ou lier sans cesse des vœux à d'autres vœux ; mais c'est plutôt pouvoir tout regarder d'un esprit que rien ne trouble.

Lucrèce, De la nature des choses, II, V

Falk van Gaver : "L’Evangile n’est pas nataliste"

La décroissance est-elle compatible avec différents modèles politiques ?

La question n’est pas tant celle du modèle politique que celle de la vision du monde – écologie, autonomie. Le modèle politique le plus compatible avec la décroissance sera celui qui favorisera au mieux l’écologie et l’autonomie. Je penche pour ma part pour une anarchie bien comprise – et bien tempérée. Mais au fond, peu importe les noms et modèles que l’on peut donner, tant qu’ils convergent vers l’écologie et l’économie. Je pourrais donner ici une liste en -isme : anarchisme, autonomisme, fédéralisme ou confédéralisme intégral, souverainisme, indépendantisme, populisme, régionalisme, ruralisme, paganisme (pagus, pays, paganus, paysan), localisme, communalisme, municipalisme libertaire, (micro)nationalisme, indigénisme, associationnisme, mutualisme… Liste non-exhaustive, bien sûr, l’essentiel étant d’en comprendre le dynamisme convergent. Je pourrais aussi faire une liste en auto- : autonomie, autarcie, autogestion, autodéfense, auto-organisation, autoémancipation, autodétermination, autochtonie, auto(démo)cratie, c’est-à-dire autogouvernement (on pourrait parler étymologiquement d’autocratie qui devrait signifier le gouvernement de soi, pour soi et par soi, self-government, sens que l’on retrouve dans l’autarcie/autarchie ,mais le terme a pris une signification contraire à ce qu’il devrait signifier : la démocratie directe et réelle à base avant tout locale, puis (con)fédérale – l’autodémocratie, si on veut), etc. Et, bien sûr, en négatif, une liste en anti- : antimondialisme, anti-impérialisme, anti-étatisme, anticapitalisme, antilibéralisme, anticentralisme, antijacobinisme, antimodernisme, antitotalitarisme, antiprogressisme, anti-industrialisme, etc.

Qui furent les théoriciens et penseurs de la décroissance ?

Entre les précurseurs, les penseurs, les théoriciens, les anciens, les contemporains, la liste est longue et je ne vais pas faire ici un cours d’histoire de la décroissance. Je vous invite à vous former sur la question comme je l’ai fait, en lisant les livres d’éditeurs comme « Ecosociété », « Le Passager Clandestin », « Le Pas de Côté », « L’Echappée », ou des publications comme « L’Ecologiste », « La Décroissance », « La Revue du MAUSS », « Pièces et Main-d’œuvre », « Notes et morceaux choisis », « Les Amis de Ludd », etc. L’essentiel, c’est de commencer tout de suite cette nécessaire « décolonisation de l’imaginaire » (de l’emprise mentale économique et étatique) prônée par Serge Latouche – et cela peut passer par bien des chemins de traverse et des auteurs que l’on ne classerait pas forcément dans la décroissance – et pourtant ! J’invite par exemple les catholiques à relire Bloy, Péguy, Weil, Claudel, Bernanos, et à plonger dans toute la tradition chrétienne cosmique et écologique mise en avant par mon ami le péguyste Jean Bastaire récemment disparu.

Jack London et son « Iron Heel » sont-ils considérés comme des précurseurs de la décroissance ?

Témoin et visionnaire en tout cas d’une résistance ouvrière à l’industrialisation du monde – et d’un certain socialisme antiautoritaire et antiétatique, d’un véritable socialisme de la société, le premier socialisme de la première moitié du 19e siècle, le socialisme de Proudhon et Leroux, de Bakounine et Kropotkine, des populistes russes, d’ailleurs encore majoritaire dans la 1ère Internationale et dans le premier syndicalisme, qui se perpétuera dans le syndicalisme révolutionnaire de la première CGT, chez les conseillistes et spartakistes allemands, chez la CNT et la FAI espagnoles, et courra comme une tradition insurgeante minoritaire malgré le monopole croissant de la social-démocratie marxiste et du marxisme-léninisme sur le socialisme – avant la dissolution dans le socialisme libéral d’Etat. Je pense à Orwell et au POUM, à Simone Weil, à l’insurrection de Budapest en 1956… Mais aussi, avant, à la pleine figure de Péguy, qui fut tout d’un bloc et jusqu’au bout socialiste, anarchiste, révolutionnaire, patriote, républicain, antimoderne et chrétien – une belle synthèse disparue de l’homme complet et que nous devrions tenter de faire renaître dans chacune de nos existences.

D’un autre côté, qu’espèrent les défenseurs de la croissance perpétuelle ? Les dernières crises économiques sont-elles liées à la théorie de la croissance ? Et que dire de la déferlante migratoire ?

Le problème de la croissance, c’est justement celui de la sécularisation de l’espérance. La croissance est elle-même la crise. Espérer croître infiniment dans un monde fini, voilà la crise. Pour moi, il faut abandonner toute espérance et suivre l’injonction de Nietzsche : « Frères, soyez fidèles à la Terre ! » Quant aux crises migratoires, elles ne sont qu’une des dimensions de l’idéologie de la croissance humaine sous toutes ses formes – dont la croissance démographique. Une réponse locale ou nationale croissantiste ou nataliste n’est qu’une participation à cette crise qui a pris les dimensions du monde – et en menace la viabilité humaine. Pour ma part, je préfère faire partie avec Nietzsche des Fils de la Terre contre les Amis des Idées – ou des chiffres ! Frères, soyez fidèle à la terre, soyez fidèles à la Terre !

D’un point de vue catholique et nationaliste, le devoir des familles est de se multiplier d’une part, devoir également au niveau de la nation où, pour conserver son poids démographique, le peuple hôte doit augmenter son taux de fécondité. La décroissance semble pourtant commander le contraire. Que diriez-vous sur ce dilemme moral ?

Ce n’est absolument pas un dilemme moral pour moi, car je ne pars pas d’un point de vue catholique ni nationaliste. Comme toute religion et toute doctrine, le catholicisme et le nationalisme ne m’intéressent qu’en tant qu’ils favorisent l’écologie et l’autonomie. En 1793, je suis pour le catholicisme vendéen contre le nationalisme jacobin, de même que je suis pour les nationalismes corses, basques, bretons, occitans, contre le nationalisme français… Ou pour le nationalisme québécois contre le nationalisme canadien. Je suis plutôt opposé aux macro-nationalismes négateurs des identités nationales, régionales, locales, je suis plutôt pour les petites nations et les micro-nationalismes, pour autant que leur comportement ne soit pas celui, à une plus petite échelle, des macro-nationalismes uniformisateurs, épurateurs, négateurs et destructeurs des identités régionales, locales et autres. Si c’est pour reproduire le jacobinisme français – « Interdit de cracher par terre et de parler breton » dans les cours de récréation de l’école publique, laïque et obligatoire – non merci ! Je suis multinationaliste et multi-identitaire, contre tout mononationalisme !

Je suis patriote comme l’écrivain américain Edward Abbey (et je suis également anarchiste, écologiste radical et néo-luddite de la même manière que lui), le fameux auteur du Gang de la clef à molette dans lequel il décrit ainsi un des personnages : « Véritable patriote autochtone, Smith ne faisait serment d'allégeance qu'à la terre qu'il connaissait, pas à cette enflure farcie de propriétés privées et d'industries, terre d'exil d'Européens déplacés et d'Africains inopportunément transplantés, connue collectivement comme les Etats-Unis. »

Je ne suis pas nataliste par principe – et l’interprétation nataliste et familialiste du christianisme majoritaire contredit frontalement les Evangiles, c’est-à-dire les gestes et parole du Christ Jésus . L’Evangile n’est pas nataliste, il est plutôt anataliste si ce n’est antinataliste – je vous invite à le relire attentivement . Dans le contexte actuel de surpopulation, je suis même antinataliste – je préfère une France de vingt millions d’habitants plutôt que de soixante ou quatre-vingt. Je suis pour une limitation volontaire des naissances, une autolimitation – mot d’ordre de Soljenitsyne – que je pourrais ajouter à ma liste en auto- plus haut. Je suis marié et père de trois très jeunes enfants, mais entendre parler de « devoir des familles de se multiplier », de « conserver son poids démographique » et d’ « augmenter son taux de fécondité » me hérisse et me dégoûte complètement : ce genre de discours économiciste et quantitativiste, où le fait de fonder une famille devient un impératif numérique national, signale clairement des adversaires ou des ennemis pour moi – ceux qui ont une vision moderne, administrative, étatique, économique, bureaucratique, comptable du monde, de l’existence, de la naissance, de la vie, les sectateurs du règne de la quantité (Guénon), du totem du rat (André Suarès)… Pour des raisons similaires qui me font aujourd’hui antinataliste (opposant au natalisme, pas à la natalité en soi, bien entendu – mais la natalité est avant tout une condition, un événement et un avènement – cf. Hannah Arendt – pas une statistique – pouah !), je suis anti-immigrationniste : opposant à l’immigrationnisme, pas à toute migration en soi, bien sûr – mon rêve d’enfance étant d’ailleurs de fuir la France surpeuplée – humains, trop d’humains – pour venir vivre au Québec aux grands espaces dépeuplés – m’y inviterez-vous ?…

Le « devoir d’enfant », c’est comme le « droit à l’enfant », ça réduit chaque enfant à un objet, un moyen, un instrument, ou un simple chiffre, un pourcentage, un taux, une statistique…

Peut-on, et si oui ,comment, désintoxiquer une société accroc à la surconsommation et ce, dès le plus jeune âge ?

Il convient avant tout de se désintoxiquer d’une telle société.

Comment ? Si je crois en la convergence des radicalités, malheureusement trop souvent caricaturée en (con)fusion des extrêmes (rouges-bruns, nationalistes-révolutionnaires, nationaux-bolchéviks, nationaux-républicains, nationaux-laïques, néo-jacobins, etc., mais on pourrait parler aussi des islamo-communistes, islamo-nationalistes, islamo-révolutionnaires, tous mêlés dans les méandres conspirationnistes, complotistes). Au-delà de ces amalgames superficiels, il convient donc de se former et de s’ouvrir à d’authentiques radicalités (radix, racine) et de s’en enrichir et de les enrichir les unes par les autres : l’écologie radicale et profonde, les traditions anarchistes et socialistes antiautoritaires, les courants indigénistes et identitaires, la décroissance, le survivalisme, etc.

L’écologie n’est-elle pas devenue un simple outil de marketing ?

Le green washing de l’économie verte, de la croissance verte, du capitalisme vert, du développement durable, ne feront qu’accroître la nécessité et la légitimité de l’écologie radicale, de l’écologie profonde, ou, selon mes propres termes, de l’écologie intégrale. Le capitalisme recycle tout à son propre usage – que ce soit l’écologie, la religion ou la nation entre autres – en le vidant de toute substance et consistance propre. C’est pour cela que je m’inquiète quand j’entends parler de natalité et de nation, c’est-à-dire, étymologiquement, de naissance, en termes statistiques, i.e. économiques.

Dans la vie de tous les jours, comment peut-on agir localement dans une optique guidée par ces principes ?

Vous avez au Québec une tradition et une édition vivantes de la simplicité volontaire (Ecosociété ; beaucoup de choses intéressantes chez Lux également) : même si a priori, contrairement à moi, vous n’êtes pas du même bord que ces gens-là, même s’ils peuvent vous rejeter parce que vous sentez le souffre, je vous invite à vous ouvrir et vous former par vous-mêmes à cette tradition écologique et décroissante : pratiquez, dès maintenant, par l’écologie et l’autonomie, la convergence des radicalités – et soyez fidèle à votre terre !

Limite écologique, entretien avec Falk Van Gaver

1. Cf. « Hors de la famille point de salut ? » : http://osp.frejustoulon.fr/hors-de-la-famille-point-de-salut/

2. Cf. « Croissez et multipliez ? » : http://anarchrisme.blog.free.fr/index.php?post/2016/03/17/Croissez-et-multipliez

3. Cf. « Retour sur l’écologie intégrale » : http://anarchrisme.blog.free.fr/index.php?post/2016/03/17/Retour-sur-l-%C3%A9cologie-int%C3%A9grale

Cf. « L’envol du faucon » : http://anarchrisme.blog.free.fr/index.php?post/2016/03/17/L-envol-du-faucon

4. http://revuelimite.fr/

Christianisme et antispécisme

La logique du capitalisme dépasse le domaine purement économique. Vous consacrez une large partie de votre réflexion à l’écologie, en insistant sur la solidarité ontologique de l’humain et du vivant. Qu’est-ce qui fonde cette solidarité?

Pour les chrétiens, toute créature possède la dignité intrinsèque de création divine. Parmi les créatures vivantes, les animaux sont pourvus de cette dignité de manière toute particulière. C’est d’ailleurs parmi elles qu’Adam cherche une aide qui lui corresponde – la création d’Eve, dans le mythe biblique. Dans la Genèse, la première bénédiction de Dieu est donnée aux animaux. Ensuite aux hommes. Contrairement à l’opinion répétée ici et là, ce n’est pas l’homme qui est jugé “très bon” mais l’ensemble de la création – un ensemble lié et relié, où toutes les créatures sont solidaires, avant que le péché de l’homme ne détruise l’équilibre édénique. Toute la cosmologie et la biologie modernes et contemporaines ne font que confirmer cette solidarité ontologique.

Dès lors que penser de l’antispécisme?

J’ai de nombreux amis, dont des chrétiens, antispécistes et je le suis moi-même – si l’on entend par “antispécisme” non pas la négation des différences interspécifiques, mais le refus de la domination anthropocentrique. L’antispécisme est l’équivalent dans le règne animal de l’antiracisme dans le genre humain. Il y a dans la tradition chrétienne tous les éléments pour un antispécisme chrétien. Prenons seulement l’exemple de saint François d’Assise, qui enlève vers et insectes du chemin pour qu’ils ne se fassent pas écraser, et à l’heure où l’on tire les quelques loups qui reviennent en France, repensons à l’épisode du loup de Gubbio, une merveille de diplomatie interspécifique.

Falk Van Gaver: "L'Evangile s'oppose aux conséquences du capitalisme" 25.10.2017

Lire aussi :

CHRISTIANISME CONTRE CAPITALISME : ENTRETIEN AVEC FALK VAN GAVER (1/2)

CHRISTIANISME CONTRE CAPITALISME : ENTRETIEN AVEC FALK VAN GAVER (2/2)

Le christianisme et les âmes païennes

Rien ne serait plus faux que de faire du christianisme la religion de l'Occident. Il est d'un autre ordre, nous le dirons. Il y a une religion de l'Occident. Cette religion est l'antique paganisme grec ou latin, celte ou germanique. Et il était l'équivalent de ce que sont l'hindouisme ou le taoïsme, l'animisme ou les religions américaines. C'est à Plotin que l'on peut comparer Çankara, et Marc-Aurèle à Confucius. Ce paganisme valait les autres. Il n'est pas encore si loin de nous. Nous ne sommes jamais que des païens convertis : Fiunt, non nascuntur christiani, disait Tertulien. Ce qu'on peut traduire : " On nait païen, on devient chrétien ". Ce génie religieux de l'Occident conditionne la manière occidentale d'être chrétien. Et nous avons le devoir d'y être fidèle. Mais non de l'imposer aux autres.

Il y a ainsi diverses âmes païennes. Et chacune a sa beauté. Et toutes méritent d'être sauvées. Et toutes seront effectivement sauvées. C'est l'âme païenne des Sémites qui l'a été d'abord en Abraham. Ça été ensuite l'âme païenne occidentale, le baptême de Platon et de Virgile. Ce sera au XXe siècle l'âme païenne africaine, au XXIe siècle l'âme païenne indienne. Les diversités du christianisme sont le reflet dans l'unité d'une foi qui est nécessairement une, de la diversité des âmes religieuses qui accueille cette foi chacune à sa manière. Et de quel droit imposer aux autres ma manière d'accueillir Jésus-Christ ?

Jean Daniélou, L'oraison, problème politique,1965.

Le point de rupture

"Le rapport aux persécuteurs et à la victime : c’est bien là, selon Girard, le cœur du problème, le point de bascule qui ouvre un gouffre infranchissable entre les mythes païens et la révélation chrétienne, encore une fois au-delà de leurs similitudes thématiques apparentes (sacrifices, morts et résurrections, etc...), qui précisément ont pu faire le lit de cette vieille confusion.

Tous les mythes païens manifestent l’emballement mimétique des foules aliénées, dirigé contre une victime unique (qui en général tranche par sa singularité, son « étrangeté »), unanimement désignée comme responsable de tous les maux de la société, et dont le sacrifice aura une "divine" vertu réconciliatrice pour l'ensemble de la communauté.

En cela, dans les mythes païens, les persécuteurs ont toujours raison et la victime est toujours coupable. Son meurtre collectif rétablit la « paix ». Tel est le mensonge, dont Girard démonte les ressorts proprement sataniques, qui caractérise TOUS les mythes païens.

Par Jésus, la victime émissaire est enfin révélée dans son absolue innocence et les persécuteurs dans leur culpabilité. Retournement complet !

Sur la Croix, il révèle définitivement la dynamique meurtrière du tous contre un mimétique, l'illusion de la fausse paix (fondée sur le meurtre) et des fausses résurrections païennes."

Serge Lellouche

https://unpontlance.wixsite.com/cathos-ecolos/rene-girard-je-vois-satan

Ni Thor ni Christ

« Moi, le descendant de ces Normands qui adoraient Thor, je passe ma journée sans adorer ni Thor ni Christ ».

Henry David Thoreau, Journal

Le dernier paganisme

Le christianisme est même l'un des derniers paganismes - notamment sous ses formes traditionnelles, catholiques, orthodoxes et orientales.

Un homme qui est le Fils de Dieu, né d'une vierge, sacrifié, mort en croix et ressuscité, et auquel on communie par son corps et sous sang sous les espèces du pain et du vin - on est en plein paganisme !

Sans compter les anges, les archanges, les trônes et les dominations, les saints, les démons et les diablotins... - paganisme !

Je ne dis pas que le rabbi et prophète juif galiléen Jésus de Nazareth était païen, mais le christianisme, lui, est loin d'être un monothéisme aride !

Vous voulez des rites païens ? des sacrifices humains ?

Allez à la messe !

La véritable histoire d'Immédiatement

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Falk van Gaver : « Il n’y a rien d’équivalent à Immédiatement dans la presse aujourd’hui » Philitt 02.10.2017

Délivré ?

Puisque cela m’a été demandé, j’espère pouvoir ici m’expliquer et répondre à certaines incompréhensions sur mon lapidaire "j'ai perdu la foi".

"Soyez toujours prêt à rendre compte de l'espérance qui est en vous", écrivait Pierre : je suis prêt à rendre compte de mon absence d'espérance - qui n'est ni désespoir ni désespérance mais délivrance.



Curieusement, ayant été déjà dans la position du chrétien croyant face à des chrétiens devenus agnostiques ou athées, j'ai déjà en quelque sorte dit ou écrit beaucoup de choses similaires voire identiques à celles qui m’ont été écrites et dites depuis ma crise et perte de foi.



Et pendant ma crise puis perte de foi de ces dernières années, j'ai aussi entendu et lu de la part d'amis, proches, prêtres, des choses similaires voire identiques.



Et je reçois d'autres courriers du même type d'amis, dont des frères, prêtres, moines, depuis que je l'ai rendue publique.



Je suis très touché par la réelle sollicitude et amitié qui s'y exprime, une véritable charité en acte.



Je crois aussi que l'amitié va au-delà du sentiment. Mais je crois aussi qu'il n'y a pas besoin de "Dieu" pour ça.



Mais rien n'y fait. Effectivement, j'ai lâché prise, décroché, dévissé.



Et c'est la meilleure chose qui me soit arrivée. Et je ne parle pas tant d'un soulagement psychologique que d'une expérience mystique.



Une révélation. Un dépouillement. Un saut dans le vide. Une mise à nue radicale.



Peut-être m'est-il arrivé intérieurement quelque chose comme au miraculé (athée) de La Mort suspendue - pour reprendre une métaphore alpine...



Un autre témoignage m'avait frappé aussi, outre celui de Joe Simpson : celui d'un auteur américain de bandes dessinées (il a écrit un Punk Rock Jesus assez... punk) et surfeur - chrétien, croyant, il manque se noyer dans les vagues en surf - il sort de l'eau, s'en sort - évidence soudaine et définitive : Dieu n'existe pas, il n'y a pas de Dieu.



Un autre ami a eu une expérience similaire de révélation soudaine - nous avons "bataillé" pendant des années, car j'"avais" encore la foi. Ces conversions brutales, soudaines, illuminatives, "mystiques" à l'"athéisme" (ou l'agnosticisme - mais ça va plus loin, car il s'agit d'une forme de certitude et non d'un doute) sont assez "dérangeantes" ou déroutantes pour les croyants, les religieux - parce qu'elles sont une forme de dimension religieuse.



La mienne a été moins soudaine, moins soudainement évidente.



Plusieurs amis chrétiens m'ont dit ou écrit, lorsque je décrivais mon expérience de "conversion" athée, que c'était curieux, car ils avaient vécu leur conversion à Dieu et au Christ de la même façon.



"Cette interprétation que tu fais de ton expérience m'intéresse même s'il m'est difficile de la regarder sous le même angle" m’écrit quelqu’un : bien évidemment.



C'est un peu le "problème" d'ailleurs de la façon chrétienne d'envisager les expériences mystiques authentiques extra-chrétiennes voire extra-religieuses - au mieux, elles sont considérées comme incomplètes ou confuses.



Quand j'étais croyant, je les envisageais de la manière la plus inclusive possible comme d'authentiques expériences mystiques, d'authentiques expériences de Dieu - "Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix et tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de l'homme animé par le souffle..."



J'étais dans une "interprétation" (il ne s'agit pas d'intellect seulement, mais d'expérience-existence dont l'intellect est partie intégrante) la plus inclusive possible du christianisme, qui me paraît encore aujourd'hui la seule possible, logique, légitime - Dieu "tout en tous", le "Christ total".



(Quand nous vivions en famille dans le nord du Cambodge, hors maillage ecclésial, si nous passions dans un temple bouddhiste, nous faisions brûler cierges et encens avec les enfants à saint Josaphat - puisque la légende populaire a canonisé sous ce nom Siddharta Gautama "Bouddha"...)



Je suis passé à une vision plus large, plus inclusive, dont le christianisme ne me parait aujourd'hui qu'une des formulations symboliques et partielles (et hélas souvent partiales - quand le partiel n'a pas conscience de n'être pas total).



Mon plus ancien ami a fait exactement le chemin inverse - du syncrétisme pluraliste (toutes les religions sont des voies d'accès à Dieu) au christianisme (mais qui reste ouvert sur les autres modes religieux d'accès à Dieu) - de Guénon à Massignon : il est d'ailleurs anthropologue du religieux au CNRS.



J'étais bien sûr un fervent des mystiques chrétiens antiques, médiévaux et modernes d'Orient comme d'Occident - et ouvert sur les autres pratiques et mystiques.



Mon parcours pourrait être interprété aujourd'hui par des chrétiens comme exemplaire (ou plutôt contre-exemplaire) des dangers de l'inclusivisme et du syncrétisme dont il est gros...



Surtout que mon expérience-d'existence est allée plus loin - vers une forme d'athéisme mystique, ou de mystique athée.



Certains ont été et sont énervés, agacés, par la dimension semi-publique puis publique de ma perte de foi. Proclamer la foi quand on est croyant, très bien, mais la perte de foi, s'il-vous-plaît, gardez-la pour vous, cachez-la comme un échec ou une maladie honteuse...



Je dois avouer que les réactions de certains chrétiens n'ont pas été à la hauteur - soit la réprobation morale, ou l'argutie théologique ou à côté de la plaque - ça, précisément, ce sont souvent certains prêtres et religieux - en surface ou ailleurs. Ou pudeur peut-être : Dieu seul sonde le secret des cœurs.



J'ai donné aussi dans tous ces travers dans ma crise de foi - agressivité, exagération, condamnation, argumentation, joute - Job sur son fumier. Et je donne encore là-dedans lorsque mon interlocuteur se place sur ce plan.



Mais j'ai aussi eu de vrais échanges compréhensifs et j'en ai encore !



Lorsque j'ai commencé à parler de ma perte de foi, je me suis rendu compte que nombre de mes amis n'étaient "que" catholiques de nom, de culture, de tradition - leur réaction pouvant se résumer à : "Ah bon ? parce que tu y croyais vraiment ?" Du coup je les ai saoulés avec les affres de ma crise de foi.



D'autres, chrétiens de conviction, de croyance, de foi, (avec des gradations), se sont souvent montrés défensifs, offensifs, agressifs, au mieux avec une certaine commisération condescendante qui ne faisaient guère honneur au christianisme.



D'autres enfin, moins nombreux, ceux qui avaient sans doute la foi la mieux chevillée au corps, se sont montrés au contraire compréhensifs, interrogatifs, charitables.



D'autres enfin, tiraillés par les mêmes doutes et crises qui m'ont traversé, se sont montrés également interrogatifs et compréhensifs, ont partagé leurs doutes avec moi - même s'ils n'ont pas dévissé.



Car lâcher prise est une décision, lourde de conséquence, j'en ai bien conscience, mais légère en même temps - un retour à la légèreté et à la liberté dans le rapport à ce qui est.



Je crois que "Dieu" est le nom que certains donnent au fond de l'être, au mystère, à l'ouvert... - un nom pour moi trop personnaliste et anthropomorphiste, trop anthropocentrique.



Si ce nom garde l'ouvert ouvert, l'ouvert en tant qu'ouvert - comme chez Nazianze ou Eckhart entre autres - tant mieux.



Mais sinon, tant pis - et toute la dogmatique et canonique et machinerie théologique-rationnelle est là pour canaliser, brider et juguler la mystique - la circonscrire et la fermer, l'enfermer (combien de fois l'Eglise a à proprement parler enfermé ses/les mystiques, quand elle ne les a pas brûlés !).



Jésus a voulu réouvrir l'ouvert en tant qu'ouvert, que relationnel ouvert, que relation ouverte, le Père, l'Esprit sont des concepts métaphoriques ouverts que la dogmatique a voulu rationaliser (et enfermer et durcir) dans le dogme trinitaire qui est déjà une atteinte au mystère. Comme la plupart de ceux qui ont voulu réouvrir l'ouvert, ou réouvrir l'ouvert dans les hommes, réouvrir les hommes à l'ouvert, ça a mal fini pour lui - comme Hallaj ou Gandhi...



Gandhi est pour moi un "christ" aussi, comme Jésus en a été un. Gandhi va même plus loin que Jésus dans certains aspects de la non-violence, de l'in-nocence - végétarisme par exemple. Jésus est un Gandhi divinisé - comme Gandhi l'est en Inde, d'ailleurs...



J'aime Jésus, j'aime Gandhi, même si contrairement à eux je n'ai pas de "Dieu", j'aime bien aussi le taoïsme christique d'un François Cheng, ou le christianisme ouvert d'un Panikkar, ou encore Krishnamurti - même si je les trouve trop idéalistes et spiritualistes.



Effectivement, mon évolution de ces dernières années n'a pas été sans hésitations ni contradictions, que je n'ai pas forcément cherché à lisser ni à coordonner, mais plutôt à exprimer au fur et à mesure - comme Job dans la nuit sur son tas de fumier (même si je n'ai pas connu ses malheurs - d'ailleurs, il ne serait pas honnête comme j'ai pu être tenté de le faire parfois de rejeter sur l'impéritie humaine des catholiques ma perte de foi - impéritie que je connaissais aussi bien quand j'étais croyant - mais que je considérais en partie différemment, mais en partie seulement).



J'ai essayé de me dépatouiller rationnellement, psychologiquement, etc., non sans mauvaise foi parfois (lorsque je dis que le christianisme n'était pour moi qu'idéologie ou visions du monde - c'est faux !), de cette évolution - mais l'essentiel ne se passait pas là.



C'était tentant de rationaliser ainsi - par l'idéologie ou la psychologie.



Certains amis catholiques m'ont expliqué que je n'avais jamais eu la foi, mais que c'était une construction intellectuelle, une "foi" intellectuelle, une fausse foi - j'ai failli reprendre cette explication tranquillisante pour tous à mon compte, mais elle n'était pas satisfaisante car elle était fausse - elle ne concernait que l'étoffe intellectuelle ou l'écorce théologico-philosophique de la foi.



D'autres m'ont expliqué ma perte de foi (si ce n'est ma foi) par la psychologie, etc. - cette explication ne m'a jamais convaincu, même si par honnêteté j'expose les faits ou événements qui ont précédé ou accompagné ma crise et perte de foi.



D'autres événements ou traumatismes psychologiques ont accompagné toute mon enfance et adolescence (comme la plupart des gens), on ne peut pas rabattre l'évolution spirituelle (ni intellectuelle d'ailleurs) sur le vécu psychique.



Sans nier les interactions entre les dimensions mystique, psychologique, intellectuelle-idéologique.



Mais cela - le changement profond - ne se passait fondamentalement ni sur un plan sociologique, ni idéologique, ni intellectuel, ni psychologique.



Cela se passait sur un plan profond que je ne saurais qualifier autrement que de mystique.



Cela dit, c'est une évolution profonde qui s'est passée sur plusieurs années (ses débuts critiques - au sens de crise - ayant précédé d'un an au moins les débuts de son expression semi-publique) et dont les expressions privées ou publiques ne rendaient pas forcément compte de la profondeur des transformations tectoniques - transformation des soubassements mêmes de l'existence, de la "vision", de la "perception".



De mon point de vue, je ne suis plus dans la nuit de la foi, ni dans le tunnel, etc. Je ne suis plus en crise. Je ne suis plus dans la ténèbre. Une véritable lumière s'est faite, une illumination, avec une grande paix mystique. J'ai exprimé ça ainsi :



"Le sol s'est dérobé sous mes pas, j'étais dans le noir complet, l'abîme, la ténèbre, j'ai d'abord essayé pendant un an ou deux d'endurer en silence, de pratiquer, de forcer, de continuer, mais ça ne faisait qu'empirer, alors j'ai tout lâché, mais j'ai essayé de me raccrocher encore où je pouvais, de rationaliser, de verbaliser, etc. - entre Job sur son tas de fumier grattant ses plaies avec un tesson de céramique, criant, hurlant, se lamentant, insultant, exagérant, provoquant, etc. et Nietzsche raisonnant, réduisant, se répandant aussi, insultant, exagérant, provoquant, etc. - comme un amoureux déçu ou un enfant perdu. Tout s'est écroulé, et mes châteaux de sable aussi et mes épées d'encre et de papier.

Puis j'ai lâché prise, j'ai consenti à la nuit, et la lumière est revenue - une lumière qui comprend la nuit, ou une ténèbre qui comprend la lumière. Quelque chose comme ça en tout cas. Quelque chose comme une paix, si ce n'est la paix. Tout m'a été rendu - mais sous une autre lumière, surhumaine, crue - nu et dépouillé."

Je suis donc sorti de la crise, ou du tunnel. Apaisé. Sur le plan mystique.



Même si ça bouillonne sur tous les autres plans ! Une remise en cause aussi fondamentale du fondement de l'être et de l'existence a des effets profonds qui ne peuvent se déployer que sur le long terme. Je suis loin d'être apaisé sur les plans psychologiques, intellectuels, etc.



Je suis certes imprégné de christianisme jusqu'à la moelle et un compagnonnage assez long avec Jésus ne peut pas ne pas laisser de traces - traces bénéfiques que je ne cherche pas à effacer.



J'aime et j'admire Jésus, même si ce n'est qu'un homme, même s'il n'y a pas de Dieu, même s'il n'est pas ressuscité d'entre les morts, etc.



C'est quelqu'un qui a su s'ouvrir et qui a su ouvrir à une autre dimension de l'existence - même s'il me semble qu'il ne faut pas figer ses métaphores en dogmes ("Père" etc.) - au fond mystérieux de l'être, qu'on peut appeler "Dieu" même si cette appellation est trop anthropomorphique (deus, theos, Zeus, etc.).



Ce qui me dérange dans le christianisme "historique", "dogmatique", c'est qu'il a eu et a toujours tendance à refermer le mystère que Jésus a au contraire ouvert dans le contexte religieux de son époque - il me semble qu'être chrétien c'est au contraire ouvrir toujours davantage le mystère, s'ouvrir toujours davantage au mystère par-delà concepts, dogmes et images (la Trinité ouvre le Dieu monique à la pluralité relationnelle, à une sorte d'écologie divine, mais le dogme trinitaire referme cette ouverture, etc.) : Grégoire de Nysse, Grégoire de Nazianze, Eckhart - "Dieu au delà-de Dieu", "Toi l'au-delà de Tout" - et même, plus loin, plus large, "au-delà de Dieu", "le Tout au-delà du Toi"...



DUC IN ALTUM. Avance au large. Avance en hauteur. Avance en profondeur.



Ce en quoi je suis, encore, peut-être, d'une certaine façon, très hétérodoxe, "chrétien".



Élargissement aussi de l'amour et de la compassion non seulement à tout être humain mais à tout être vivant et à tout ce qui est.



Si le christianisme, c'est la dynamique du Christ, la dynamique d'amour-charité-compassion universelle de Jésus, alors je suis chrétien "au-delà" du Christ historique, comme l'était François, et si le franciscanisme c'est cette reprise-élargissement de la dynamique christique, alors je suis chrétien et franciscain - mais athée, sans-Dieu, sans-dieu.



Le nom "Dieu" ou "Père " étant une métaphore et une personnification, un symbole humain, trop humain, qui doit être ouverture et ouvert et non fermeture et fermé, du fond de l'être, de l'Être au fond de tout être et de toute vie.



Et il en va de même pour toute religion, philosophie, mystique, etc. Ouverture, ouverture, ouverture !



Sinon, pour ce qui est de ma vie, je ne vis pas comme je voudrais vivre, après des années de bénévolat et volontariat solitaire et en famille, je vis une vie banale ou normale de professeur de philosophie et de père de famille, ni riche ni pauvre, trop riche en superflu à mon goût et trop pauvre en essentiel, essayant d'introduire cette dimension compassionnelle pour tous et pour tout dans mon quotidien - entre autres petits exemples par le passage au végétarisme (brutal pour ma femme, progressif pour moi) par exemple, et sans doute - car c'est la suite charitable logique - au végétalisme - mais sans remise en cause radicale du mode de vie - bref, j'en suis à peu près par rapport à ma mystique à peu près où en sont la plupart des chrétiens par rapport à la leur.



Rien de total, rien de radical, rien de fou.



Je ne "vaux" (façon de parler) pas mieux que les autres, et moins que beaucoup d'autres - donc, respect à ceux qui font et sont ce qu'ils croient, respect et admiration pour Gandhi et Mère Teresa, quelles que soient leurs limites et leurs motivations (qui, je pense, au fond, sont les mêmes - intuition mystique profonde de l'Être au fond de tout être et compassion universelle).



Je voudrais vivre quelque chose de radicalement autre, de profondément en accord avec "ma" ou la mystique, mais je ne trouve pas le comment, je ne trouve pas la voie et la vertu, je n'ai pas trouvé "le dégagement rêvé", "le lieu et la formule" où "posséder la vérité dans un corps et dans une âme", je reste enlisé dans une vie qui ne me correspond pas.



Et je commence à désespérer de jamais en sortir.

Pourquoi on ne lira pas avant longtemps le premier roman de Jacques de Guillebon

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