ANARCHRISME !

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Maintenant il faut des armes

Pour éviter les confrontations sanglantes avec les orpailleurs clandestins qui empoisonnent leurs rivières au mercure, les gendarmes confisquent leurs armes aux Indiens Wayana de Guyane.

Comme d'habitude, l'Etat désarme avant tout les victimes. L'Etat craint bien plus les victimes que les criminels : les criminels sont des ennemis nécessaires, mais les victimes sont des concurrents potentiels.

L'Etat a besoin d'ennemis publics pour justifier son monopole de la violence légitime, mais si les victimes pratiquent l'autodéfense, elles remettent en question ce monopole étatique.

La priorité de l'Etat n'est pas de désarmer les criminels, mais leurs victimes réelles et potentielles.

Au-delà de l'athéisme

Au-delà de l'athéisme : le non-théisme. Je ne suis pas athéiste, je suis terréiste. Soyez fidèle à la Terre.

Edward Abbey, Désert solitaire

La tradition des opprimés

"A chaque époque, il faut tenter de refaire la conquête de la tradition, contre le conformisme qui est train de la neutraliser."

Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire (1940)

Il nous faut un refuge

Nous avons besoin de la nature, que nous y mettions le pied ou non. Il nous faut un refuge même si nous n'aurons peut-être jamais besoin d'y aller. Je n'irai peut-être jamais en Alaska, par exemple, mais je suis heureux que l'Alaska soit là. Nous avons besoin de pouvoir nous échapper aussi sûrement que nous avons besoin d'espoir.

Edward Abbey, Désert solitaire

Au-delà du mur

Au-delà du mur de la ville irréelle, au-delà des enceintes de sécurité coiffées de fil de fer barbelé et de tessons de bouteille, au-delà des périphériques d’asphalte à huit voies, au-delà des berges bétonnées de nos rivières temporairement barrées et mutilées, au-delà de la peste des mensonges qui empoisonnent l’atmosphère, il est un autre monde qui vous attend. C’est l’antique et authentique monde des déserts, des montagnes, des forêts, des îles, des rivages et des plaines. Allez-y. Vivez-y. Marchez doucement et sans bruit jusqu’en son cœur. Alors… Puissent vos sentes être légères, solitaires, minérales, étroites, sinueuses et seulement un peu en pente contraire. Puisse le vent apporter de la pluie pour remplir les marmites de grès lisse qui se trouvent à quatorze miles derrière la crête bleue que vous apercevez au loin. Puisse le chien de Dieu chanter sa sérénade à votre feu de camp, puisse le serpent à sonnette et la chouette effraie vous distraire dans votre rêverie, puis le Grand Soleil éblouir vos yeux le jour et la Grande Ourse vous bercer la nuit.

Edward Abbey, Un fou ordinaire

Un mysticisme âpre et brutal

Je ne suis pas ici seulement pour échapper un temps au tumulte, à la crasse et au chaos de la machine culturelle, mais aussi pour me confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l'existence, à l'élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. Je veux être capable de regarder et d'examiner un genévrier, un morceau de quartz, un vautour, une araignée, et de voir ces choses comme elles sont en elles-mêmes, vierges de toute qualité attribuée par l'homme, catégories scientifiques comprises. Voir Dieu ou la Méduse face à face, même si cela implique de risquer tout ce que j'ai d'humain en moi. Je rêve d'un mysticisme âpre et brutal dans lequel le moi dénudé se fonde dans un monde non humain et y survit pourtant, toujours intact, individué, discret. Paradoxe et socle de pierre.

Edward Abbey, Désert solitaire

Une petite feuille

La planète est plus grande que nous ne l'avons jamais imaginée. Le monde est plus froid, plus ancien, plus étrange et plus mystérieux que nous ne l'avons jamais rêvé. Et nous, misérables créatures humaines avec nos innombrables outils et jouets et peurs et espoirs ne sommes qu'une petite feuille sur le grand arbre efflorescent de la vie.

Edward Abbey, Un fou ordinaire

Je n'imagine pas le monde s'améliorer

Je n'imagine pas le monde s'améliorer. Comme toi, je le vois plutôt empirer. Je vois la liberté qu'on étrangle comme un chien, partout où mon regard se pose. Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sous le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par les bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t'en vouloir de refuser d'y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à battre en retraite, malgré l'horreur de la situation. Si tant est qu'une retraite soit possible, ce dont je doute.

Edward Abbey, Seuls sont les indomptés

Etre capable de regarder

Je veux être capable de regarder et d'examiner un genévrier, un morceau de quartz, un vautour, une araignée, et de voir ces choses comme elles sont en elles-mêmes, vierges de toutes qualité attribuée par l'homme, catégories scientifiques comprises.

Edward Abbey, Désert solitaire

Véritable patriote autochtone

Véritable patriote autochtone, Smith ne faisait serment d'allégeance qu'à la terre qu'il connaissait, pas à cette enflure farcie de propriétés privées et d'industries, terre d'exil d'Européens déplacés et d'Africains inopportunément transplantés, connue collectivement comme les Etats-Unis.

Edward Abbey, Le gang de la clef à molette

La surface des choses

La surface des choses m’apporte suffisamment de bonheur. À dire vrai, elle seule me paraît avoir une quelconque importance. Des choses comme une main d’enfant qui serre la vôtre, la saveur d’une pomme, l’étreinte d’un ami ou d’une amante, la douceur soyeuse des cuisses d’une jeune femme, le coucher de soleil sur la roche et les feuilles, l’entrain de telle musique, l’écorce de cet arbre, la lente abrasion du granite et du sable, une chute d’eau cristalline dans une marmite de grès, le visage du vent : qu’existe-t-il d’autre ? De quoi d’autre avons-nous besoin ?

Edward Abbey, Désert solitaire

Une nécessité vitale

Non, le monde sauvage n'est pas un luxe, mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale pour nos vies que l'eau et le bon pain.

Edward Abbey

Croire en Dieu ?

Croire en Dieu ? En une vie après la mort ? Je crois en ce rocher qui est sous mes pieds.

Edward Abbey

Que puis-je dire à ces gens ?

Que puis-je dire à ces gens ? Comment puis-je libérer, désincarcérer ces mollusques à roulettes enfermés dans leurs coquilles de métal hermétique ? La voiture comme boîte de conserve, le ranger du parc comme ouvre-boîte. Hé ho ! ai-je envie de crier, hé ho les gars, bon sang sortez de vos foutues machines, enlevez-moi ces putains de lunettes de soleil et ouvrez grand les yeux, regardez autour de vous ; jetez-moi ces satanés foutus appareils photo ! Bon Dieu les gars, qu'est-ce que c'est que cette vie, si à tant s'inquiéter il n'est de temps pour s'arrêter, pour contempler ? Hein ? Enlevez un peu vos chaussures, descendez la braguette, pissez joyeusement, plantez les orteils dans le sable chaud, éprouvez-moi cette terre crue et rude, cassez-vous un peu les ongles de pied, que du sang coule ! Et pourquoi pas ? Bon sang, Madame, ouvrez-moi cette fenêtre ! Vous ne voyez rien du désert si vous ne le sentez pas. C'est poussiéreux ? Bien sûr que c'est poussiéreux – c'est l'Utah ! Mais c'est de la bonne poussière, de la bonne poussière rouge de l'Utah, riche en ferraille, riche en raillerie. Coupez-moi ce moteur. Sortez de cette caisse de tôle et étirez un peu ces jambes variqueuses, enlevez votre soutien-gorge et prenez un peu de soleil sur vos vieux trayons ridés ! Et vous, Monsieur, qui regardez la carte pendant que votre radiateur bout et qu'un tampon de vapeur bouche votre circuit d'essence, exfiltrez-vous de cette boîte de merde chromée siglée GM et allez marcher un peu – oui, laissez donc la vieille bourgeoise et les gnards hurlants, tournez-leur le dos et allez marcher droit dans les canyons, perdez-vous un moment, revenez quand foutu bon vous semble, ça vous fera sacrément bien à vous et à elle et à eux. Et aussi : lâchez un peu la grappe à vos enfants, laissez-les sortir, qu'ils aillent escalader les rochers et chasser les serpents à sonnette et les scorpions et les fourmis rouges – oui, Monsieur, laissez-les sortir, libérez-les ; comment osez-vous emprisonner des petits enfants dans votre foutue carriole toutes options sauf les chevaux ? Oui, Monsieur, oui, Madame, je vous en conjure, sortez de vos fauteuils roulants motorisés, levez vos culs vulcanisés, tenez-vous debout comme des hommes ! comme des femmes ! comme des humains ! et marchez – *marchez* – MARCHEZ sur notre terre douce et sacrée.

Edward Abbey, Désert solitaire

Vivre comme des hommes

Nous nous soucions du temps. Si nous pouvions apprendre à aimer l'espace aussi profondément que nous sommes aujourd'hui obsédés par le temps, nous découvririons peut-être un nouveau sens à l'expression vivre comme des hommes.

Edward Abbey, Désert solitaire

Ouvrir des brèches clandestines

C'est plus pratique de rester ici un moment, de gagner ma vie honnêtement à introduire un peu de philosophie dans le cerveau des futurs ingénieurs, des futurs pharmaciens et politiciens. Ne va pas croire un seul instant que je me prenne pour une sorte de héros anarchiste. Je ne compte pas lutter contre l'Autorité, du moins pas ouvertement. J'ouvre peut-être des brèches clandestines.

Edward Abbey, Seuls sont les indomptés

Envoi

En vieillissant

l'esprit

se libère

rebelle

un aigle qui prend son envol

de la falaise

William Carlos Williams, Paterson

Pourquoi nous sommes devenus chrétiens

Hannah Arendt décrit assez justement, quoique brièvement, dans son article "Chrétienté et révolution", les raisons des conversions au christianisme des néo-catholiques Léon Bloy, Charles Péguy, Gilbert Keith Chesterton ou encore Jacq ues Maritain (elle évoque aussi Georges Bernanos, "un seigneur sans peur et sans reproche, que n'entrave aucune admiration pour "la grandeur historique" et que ne touche aucune attraction secrète pour le mal") - il me semble que ces raisons rejoignent, toutes proportions gardées, celles des conversions d'un Jacques de Guillebon, d'un Fabrice Hadjadj ou d'un Falk van Gavetr - et de quelques autres encore qui sont devenus chrétiens en tant que bloyens, péguystes, bernanosiens, chestertoniens... - antimodernes.

"Car ce n'était pas la démocratie que ces hommes haïssaient mais au contraire son absence. Ils n'étaient dupes ni des démocraties qui ressemblaient plus à leurs yeux à des ploutocraties ni des fioritures d'une république qui n'était guère qu'une machine politique. Ce qu'ils recherchaient, c'était la liberté pour le peuple et la raison pour l'esprit. ils furent d'abord guidés par une haine profonde de la société bourgeoise, qu'ils savaient être essentiellement antidémocratique et fondamentalement pervertie. Et l'objet de leur lutte fut toujours l'invasion insidieuse de la morale et des standards bourgeois dans tous les aspects de la vie et toutes les classes de la société. Ils luttaient en réalité contre une menace que pas un socialiste - dont le parti politique, selon Péguy, "est entièrement composé d'intellectuels bourgeois" - ne prit véritablement au sérieux, à savoir l'influence envahissante de la mentalité bourgeoise dans le monde moderne."

"Depuis le tournant du siècle ces convertis, semblerait-il, ont senti que leur propre champ d'action était la politique et que leur devoir était de devenir de véritables révolutionnaires, c'est-à-dire plus radicaux que les radicaux. Et en un sens ils avaient raison, raison au moins aussi longtemps qu'ils restèrent dans la négation pour mener leur offensive. Il était certainement plus radical de répéter qu'"il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un homme riche d'entrer dans le royaume de Dieu" que de citer des lois économiques."

"Toute la culture occidentale se trouvant menacée une fois que l'autorité bourgeoise s'engageait sur la voie de l'impérialisme, il n'est pas surprenant que les armes les plus anciennes, les convictions fondamentales de l'humanité occidentale, aient suffi au moins à montrer l'étendue du mal.Le grand avantage de ces écrivains néo-catholiques fut d'avoir, lors de leur retour au christianisme, rompu avec le modèle de leur milieu plus radicalement qu'aucune autre secte ou aucun autre parti.Ce fut leur instinct de publiciste qui les poussa vers l'Eglise. Ils étaient à la recherche d'armes, et étaient prêts à les prendre où ils les trouvaient ; et ils en trouvèrent de meilleures dans le plus ancien des arsenaux que dans les demi-vérités rassises de la modernité. Publicistes et journalistes sont toujours pressés - c'est la maladie de la profession. Là se trouvaient des armes dont on pouvait s'emparer sans attendre : deux mille ans n'avaient-ils pas prouvé leur utilité ? Les meilleurs parmi les convertis savaient d'amère expérience qu'on se sentait mieux, plus libre et plus raisonnables en acceptant la grande exigence de la foi chrétienne plutôt qu'en acceptant le tumulte de modernisme, qui impose jour après jour plus fanatiquement une doctrine tout aussi absurde.

"Ils trouvaient plus dans le christianisme que l'utile dénonciation de la perversion de l'homme riche. L'accent mis par la doctrine chrétienne sur la condition restreinte de l'homme était une philosophie suffisante pour donner à ses adeptes une perception aiguë de l'inhumanité inhérente à toutes ces tentatives modernes - psychologiques, techniques, biologiques - de changer l'homme en un superman monstrueux. Ils s'aperçurent que la poursuite du bonheur qui voudrait chasser tout chagrin finirait rapidement par chasser toute gaieté. Ce fut à nouveau le christianisme qui leur apprit que rien d'humain ne peut exister au-delà des larmes et du rire, excepté le silence du désespoir. C'est la raison pour laquelle Chesterton, ayant une fois pour toutes accepté les larmes, put inclure le vrai rire dans ses plus violentes attaques."

"Si tel est le cas des publicistes et des journalistes parmi les néo-catholiques, celui des philosophes est légèrement différent et plutôt embarrassant. Les philosophes par définition sont censés ne pas être pressés. ... Il s'agit seulement de savoir si un philosophe est autorisé à chercher un refuge si rapidement et si brutalement. Il est vrai que les enseignements de l'Eglise représentent encore une citadelle de la raison humaine, et il est tout à fait compréhensible que, dans une lutte au jour le jour, des publicistes comme Péguy et Chesterton s'y soient retranchés le plus rapidement possible. Ce n'étaient pas des philosophes, et ils avaient surtout besoin d'une foi combattante. Ce que Maritain voulait, c'était une certitude qui l'arracherait aux complexités et aux confusions d'un monde où l'homme ne sait même pas ce que le mot vérité veut dire.

Mais la vérité est une déesse difficile à adorer parce que la seule chose qu'elle refuse à ses adorateurs est la certitude. La philosophie qui s'intéresse à la vérité a toujours été et sera probablement toujours une sorte de docta ignorantia - extrêmement savante et par conséquent extrêmement ignorante. Les certitudes de saint Thomas d'Aquin offrent un guide spirituel remarquable et restent bien supérieures à tout ce qui a été inventé à des époques plus récentes. Mais la certitude n'est pas vérité, et un système de certitudes est la fin de la philosophie."

Hannah Arendt, "Chrétienté et révolution" (The Nation, 161/12, 22 septembre 1945), in La philosophie de l'existence et autres essais, Payot, 2015

Master Autonomie et Anarchie

Compétences visées :

Savoir vivre sans les autres

Travailler seul (contre tous)

Savoir se servir d'une arme

Apprendre à déjouer les pièges de l'Etat

Fabriquer des explosifs avec des produits ménagers

Savoir faire sauter des infrastructures publiques ou privées

Fomenter des troubles

Faire démarrer une voiture sans clé

Rédiger des documents subversifs

Option 1 : Hacking et luddisme

Option 2 : Survivalisme et société

Inscriptions libres et révolutions permanentes

La montagne qu'il faut déplacer

La montagne qu'il faut déplacer pour libérer le processus vers une éthique, c'est tout simplement ceci : cessez de penser au bon usage de la terre comme à un problème exclusivement économique. Examinez chaque question en termes de ce qui est éthiquement et esthétiquement juste autant qu'en termes de ce qui est économiquement avantageux. Une chose est juste lorsqu'elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu'elle tend à l'inverse.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie III (« En fin de compte »), p. 283

La lutte pour l'ennui

Nous luttons tous pour la sécurité, la prospérité, le confort, la longévité et l'ennui. Le cerf lutte avec ses longues pattes souples, le vacher avec ses pièges et ses poisons, l'homme d'État avec son stylo, la plupart d'entre nous avec des machines, des bulletins de vote et des dollars, mais cela revient toujours à la même chose : la paix pour notre temps. Un succès relatif en ce domaine n'a rien de pernicieux, peut-être même est-il la condition nécessaire d'une pensée objective, mais une sécurité excessive ne recèle, semble-t-il, que des dangers à long terme. C'est peut-être cela, l'idée contenue dans la proposition de Thoreau : le salut du monde passe par l'état sauvage. C'est peut-être cela, le sens caché du hurlement du loup, bien connu des montagnes, mais rarement perçu par les humains.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie II (« Quelques croquis »), p. 172

Notre idée abrahamique de la terre

L'écologie n'arrive à rien parce qu'elle est incompatible avec notre idée abrahamique de la terre. Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une commodité qui nous appartient. Si nous la considérons au contraire comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pouvons commencer à l'utiliser avec amour et respect. Il n'y a pas d'autre moyen si nous voulons que la terre survive à l'impact de l'homme mécanisé, et si nous voulons engranger la moisson esthétique qu'elle est capable d'offrir à la culture.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie I (« Almanach d'un comté des sables »), p. 14

Du danger de ne pas posséder une ferme

On court deux dangers spirituels à ne pas posséder une ferme. Le premier est de croire que la nourriture pousse dans les épiceries. Le second, de penser que la chaleur provient de la chaudière. Pour écarter le premier danger, il convient de planter un jardin, de préférence assez loin de toute épicerie susceptible de brouiller la démonstration. Pour le second, il suffit de poser sur ses chenets une bûche de bon chêne, loin de toute chaudière, et de s'y réchauffer tandis qu'une tempête de neige maltraite les arbres au-dehors. Pour peu qu'on l'ait abattu, scié, fendu et transporté soi-même, en laissant son esprit travailler en même temps, on se souviendra longtemps d'où vient la chaleur, avec une profusion de détails qu'ignoreront toujours ceux qui passent le week-end en ville près d'un radiateur.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie I (« Almanach d'un comté des sables »), p. 22

Autodafé

"Quand persuadé de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire ? Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions".

(David Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748)

Pâques anarchristes

Blaise Cendrars

Pâques à New York

à Agnès

Fléchis tes branches, arbre géant, relâche un

peu la tension des viscères,

Et que ta rigueur naturelle s’alentisse,

N’écartèle pas si rudement les membres du Roi

supérieur…

Fortunat

(traduction Remy de Gourmont, Le Latin Mystique.)

[Flecte ramos, arbor alta, tensa laxa viscera

Et rigor lentescat ille quem dedit nativitas

Ut superni membra Regis miti tendas stipite …

Fortunat, Pange lingua.]

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,

J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles

Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.

Il traçait votre histoire avec des lettres d’or

Dans un missel, posé sur ses genoux.

Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.

À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,

il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.

Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.

À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,

Le bon frère ne savait si c’était son amour

Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père

Qui battait à grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.

Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!

C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.

Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.

Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.

Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.

Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;

Mon âme est une veuve en noir, — c’est votre Mère

Sans larme et sans espoir, comme l’a peinte Carrière.

Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées;

Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.

Je descends à grands pas vers le bas de la ville,

Le dos voûté, le coeur ridé, l’esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil

Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang

Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,

D’étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,

Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.

Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.

Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.

Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,

Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.

C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure,

Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.

Je suis assis au bord de l’océan

Et je me remémore un cantique allemand,

Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,

La beauté de votre Face dans la torture.

Dans une église, à Sienne, dans un caveau,

J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,

Elle est bossuée d’or dans une châsse.

De troubles cabochons sont à la place des yeux

Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte

Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.

C’est la meilleure relique promenée par les champs,

Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

Elle fait encore mille et mille autres miracles,

Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.

Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté

Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage

Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains

Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche

N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,

Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice

Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons

Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,

Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.

On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.

Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs

Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès;

Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.

Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,

Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.

Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.

Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!

Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.

Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha,

Se cachent. Au fond des bouges, sur d’immondes sophas,

Elles sont polluées par la misère des hommes.

Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum

Elles cachent leur vice endurci qui s’écaille.

Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.

Seigneur, ayez pitié des prostituées.

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,

Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,

Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,

Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.

Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,

Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;

Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,

Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,

Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,

Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,

Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’Étoile qui disparut alors du tabernacle,

Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,

Où s’est coagulé le Sang de votre mort.

Les rues se font désertes et deviennent plus noires.

Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.

J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.

J’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.

J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.

Un effroyable drôle m’a jeté un regard

Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.

Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.

Le Mal s’est fait une béquille de votre Croix.

Je descends les mauvaises marches d’un café

Et me voici, assis, devant un verre de thé.

Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos

Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.

La boutique est petite, badigeonnée de rouge

Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.

Ho-Kousaï a peint les cent aspects d’une montagne.

Que serait votre Face peinte par un Chinois ? ..

Cette dernière idée, Seigneur, m’a d’abord fait sourire.

Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.

Mais le peintre, pourtant, aurait peint votre tourment

Avec plus de cruauté que nos peintres d’Occident.

Des lames contournées auraient scié vos chairs,

Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,

On vous aurait passé le col dans un carcan,

On vous aurait arraché les ongles et les dents,

D’immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,

Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,

On vous aurait arraché la langue et les yeux,

On vous aurait empalé sur un pieu.

Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l’infamie,

Car il n’y a pas de plus cruelle posture.

Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux

Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.

Je suis seul à présent, les autres sont sortis,

Je me suis étendu sur un banc contre le mur.

J’aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église;

Mais il n’y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.

Je pense aux cloches tues: — où sont les cloches anciennes?

Où sont les litanies et les douces antiennes?

Où sont les longs offices et où les beaux cantiques?

Où sont les liturgies et les musiques?

Où sont tes fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains?

Où l’aube blanche, l’amict des Saintes et des Saints?

La joie du Paradis se noie dans la poussière,

Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.

L’aube tarde à venir, et dans le bouge étroit

Des ombres crucifiées agonisent aux parois.

C’est comme un Golgotha de nuit dans un miroir

Que l’on voit trembloter en rouge sur du noir.

La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint

Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.

Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,

Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.

Des reflets insolites palpitent sur les vitres…

J’ai peur, — et je suis triste, Seigneur, d’être si triste.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »

– La lumière frissonner, humble dans le matin.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »

– Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »

– L’augure du printemps tressaillir dans mon sein.

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire

Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.

Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.

Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,

Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or

Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,

Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne …

Ma chambre est nue comme un tombeau …

Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre …

Mon lit est froid comme un cercueil …

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents …

Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle …

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux …

Non, cent mille femmes … Non, cent mille violoncelles …

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses …

Je pense, Seigneur, à mes heures en allées …

Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.

New York, avril 1912

Traité sur la meilleure manière d'échapper au monde

" Voilà des années que je veux écrire un Traité de la disparition. Pas une oeuvre littéraire mais un texte uniquement composé de conseils pratiques dont n'importe quel écolier terrestre pourrait tirer profit. Un chapitre d'introduction suivi d'une série de formules. Les pères de familles prendrait le livre en main et passeraient à l'acte. Un Traité sur la meilleure manière d'échapper au monde. Si l'exercice est mené à son terme, le corps et l'esprit deviennent des fantômes. La personne qui a disparu est toujours là, mais sur le plan social, elle est invisible. C'est alors que commence la partie gratifiante de l'exercice : elle réapparaît, elle est ailleurs ; elle se recompose sous une autre forme, une forme libre et non contrôlable. "

Alexandre Friederich, FORDETROIT, Allia, 2015

Ils ne risquaient pas le burn out

Naguère, les spécialistes citaient volontiers ces mots de Thomas Hobbes pour caractériser la vie des chasseurs-cueilleurs : « sale, grossière et brève. » Ils semblaient devoir travailler dur, être mus par la quête quotidienne de nourriture, souvent au bord de la disette, manquer des conforts quotidiens élémentaires tels que lits moelleux et vêtements adaptés, et mourir jeunes.

En réalité, c'est uniquement pour les citoyens prospères du premier monde, qui n'ont pas à produire eux-mêmes leurs vivres, que la production alimentaire réalisée dans des régions lointaines est synonyme de moindre travail physique, de plus de confort, de libération de la disette et d'une plus longue espérance de vie. La plupart des paysans, agriculteurs et éleveurs, qui constituent la grande majorité des producteurs alimentaires du monde, ne sont pas nécessairement mieux pourvus que les chasseurs-cueilleurs. Les études de leur « budget temps » indiquent que leurs journées de travail sont plus lourdes, non pas moins, que celles des chasseurs-cueilleurs. Les archéologues ont établi que les premiers agriculteurs étaient plus petits et moins bien nourris, souffraient de maladies plus graves et mourraient en moyenne plus jeunes que les chasseurs-cueilleurs qu'ils remplaçaient. Si ces premiers agriculteurs avaient pu prévoir les conséquences de l'adoption de la production alimentaire, sans doute se seraient-ils abstenus.

JARED DIAMOND De l'inégalité parmi les sociétés : Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire

Notre prétention de supériorité

Nous pouvons détruire les animaux plus facilement qu’ils ne peuvent nous détruire : c’est la seule base solide de notre prétention de supériorité. Nous valorisons l’art, la science et la littérature, parce que ce sont des choses dans lesquelles nous excellons. Mais les baleines pourraient valoriser le fait de souffler et les ânes pourraient considérer qu’un bon braiement est plus exquis que la musique de Bach. Nous ne pouvons prouver qu'ils ont tort, sauf par l’exercice de notre pouvoir arbitraire. Tous les systèmes éthiques, en dernière analyse, dépendent des armes de guerre.

Bertrand Russell

We can destroy animals more easily than they can destroy us; that is the only solid basis of our claim to superiority. We value art and science and literature, because these are things in which we excel. But whales might value spouting, and donkey might maintain that a good bray is more exquisite than the music of Bach. We cannot prove them wrong except by the exercise of arbitrary power. All ethical systems, in the last analysis, depend upon weapons of war.

Mortals and others: American essays,1931-1935, Bertrand Russell, éd. Routledge, 1996 (ISBN 0-415-12585-5), chap. If Animals Could Talk, p. 121

Interroger les chemins

« C’est toujours à contrecœur que j’ai demandé mon chemin, j’y ai toujours répugné. Je préfère interroger les chemins eux-mêmes, et les essayer. Essayer et interroger, c’est ma façon d’avancer. »

(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « De l’esprit de lourdeur », 2)

Le noyau central de l'esprit vivant d'un homme

"Je pense que tu devrais radicalement changer ton style de vie et te mettre à faire courageusement des choses que tu n’aurais jamais pensé faire, ou que tu as trop hésité à essayer. Il y a tant de gens qui ne sont pas heureux et qui, pourtant, ne prendront pas l'initiative de changer leur situation parce qu'ils sont conditionnés à vivre dans la sécurité, le conformisme, toutes choses qui semblent apporter la paix de l'esprit, mais rien n'est plus nuisible à l'esprit aventureux d'un homme qu'un avenir assuré. Le noyau central de l'esprit vivant d'un homme, c'est sa passion pour l'aventure. La joie de vivre vient de nos expériences nouvelles et donc il n'y a pas de plus grande joie qu'un soleil chaque jour, nouveau et différent. Si tu veux obtenir plus de la vie, il faut perdre ton inclinaison à la sécurité monotone et adopter un mode de vie qui te paraitra dans un premier temps insensé. Mais une fois que tu seras habitué à une telle vie, tu verras sa véritable signification et son incroyable beauté."

Alexander Supertramp (Christopher McCandless) - Into the wild

L'abbé athée

« Pesez bien les raisons qu’il y a de croire ou de ne pas croire, ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige si absolument de croire. Je m’assure que si vous suivez bien les lumières naturelles de votre esprit, vous verrez au moins aussi bien, et aussi certainement que moi, que toutes les religions du monde ne sont que des inventions humaines, et que tout ce que votre religion vous enseigne, et vous oblige de croire, comme surnaturel et divin, n’est dans le fond qu’erreur, que mensonge, qu’illusion et imposture. »

Abbé Jean Meslier (1664-1729)

Retour sur l'écologie intégrale

"L'écologie intégrale est un terme et concept que j'ai forgé il y a une dizaine d'année (écologie intégrale égale écologie humaine plus écologie environnementale, pour faire bref) et qui a même été repris par le pape après l'avoir été par les milieux écologistes chrétiens…

Mais j'ai découvert récemment que Leonardo Boff l'avait également utilisé il y a une douzaine d'années également, mais justement comme dépassement d'une conception religieuse de l'écologie et précisément pas comme le concept chrétien et catholique à ancrage biblique et théologique que j'avais forgé et qui est précisément celui repris comme concept central dans la dernière encyclique pontificale après avoir connu une fortune récente dans les milieux écolos-cathos - et maintenant que le-pape-l'a-dit, il est repris comme un mantra par tous les écolos-cathos et souvent instrumentalisé comme synonyme de l'écologie humaine : il est surtout utilisé par de nombreux cathos pour mettre en avant l'écologie humaine alors que quand je l'ai créé et mis en avant c'était pour rappeler aux cathos qu'il n'y avait pas que l'écologie humaine mais aussi l'écologie naturelle, environnementale, et que les deux sont indissociables.

Quoi qu'il en soit, je me retrouve aujourd'hui davantage dans le concept postcatholique et postchrétien d'écologie intégrale telle qu'entendue par Boff, au sens d'une écologie plénière, holiste, que dans celui que j'ai créé et qui est devenu la doctrine officielle de l'Eglise catholique et que je trouve trop anthropocentré. Anthropocentrisme que je trouve nettement à l'oeuvre dans telle définition de l'écologie intégrale : "si elle est réellement intégrale, c'est-à-dire si elle met l'homme et sa culture au premier plan. " C'est là que je ne suis pas d'accord. Bien sûr, l'écologie doit être aussi culturelle, politique et sociale : "Ce dernier point implique que l'écologie doit être soucieuse de lutter contre les situation d'exploitation et d'injustice. Elle doit se placer du point de vue des populations soumises à toutes forme de spoliation et du côté des travailleurs. Elle doit aussi défendre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, de leurs langues et de leurs cultures."

Je suis parfaitement d'accord sur ces points, et c'est précisément tout ce que je défends sans discontinuer depuis près de vingt ans dans mes engagements et mes écrits, et ce pour quoi j'ai lutté une dizaine d'années au sein de l'Eglise en me fondant sur les ressources spirituelles, sociales, politiques, etc. du christianisme, pour opérer cette nécessaire "révolution culturelle" et "conversion écologique" (selon les mots de Jean-Paul II) dans l'Eglise. Mais pour moi cela n'implique pas de mettre "l'homme et sa culture au premier plan", et c'est d'ailleurs ce en quoi je me sépare des Eglises et de leur anthropocentrisme déguisé en théocentrisme, et que je suis pour l'interprétation la plus radicalement écologique de Genèse 1 que je défends depuis une douzaine d'années (avant même d'avoir lu Callicott…) qui met la Création tout entière au centre et non l'homme - l'homme n'étant qu'une partie de la Création, et le "péché originel", la chute consistant en vouloir s'approprier, manipuler le paradis, le jardin, la Création, le monde en vue de servir ses propres fins (voir les premiers chapitres de mon premier livre paru en 2005, Le politique et le sacré, qui reprennent et développent des idées initialement parues dans les dernier numéros d'Immédiatement en 2002-2003). Je suis pour un grand décentrement vers le biocentrisme et l'écocentrisme.

J'étais déjà ouvertement et officiellement écologiste, anarchiste, régionaliste, autonomiste, populiste, socialiste et communiste libertaire, anticapitaliste, décroissantiste, indigéniste, etc., (j'ai même fait partie des Black Blocs, et pour moi même la CNT était trop molle, trop partisane, trop archaïque, trop sectaire, etc. …) : avant ma période de conversion (intellectuelle, politique, idéologique avant tout) au christianisme, qui a parfois émoussé le tranchant de l'expression de mes positions sans jamais les annuler : je n'ai d'ailleurs pas changé, maintenant que je ne suis plus croyant - si ce n'est plus chrétien au sens culturel -, et ce sont mes convictions profondes qui ont d'ailleurs agi comme un levain dans la pâte : au bout d'un moment, le voyant rouge qui s'allume et te dit "interdit de penser" ceci ou cela fait que tu ne peux plus rester dans quelque Église ou secte (ou parti) que ce soit. J'ai trop vu les extrapolations et élucubrations des Eglises (toutes les Eglises, catholiques, protestantes, orthodoxes comprises) pour arranger, accommoder et compromettre les Evangiles avec le monde, l'esprit des Evangiles et l'esprit du monde (à commencer par saint Paul), pour ne pouvoir être chrétien autrement que sous la forme "anarchriste" - et finalement, unitarienne, tolstoïenne, agnostique, athée… Les Eglises, toutes les Eglises, ne sont rien d'autre que des compromis, voire des compromissions, de l'Evangile et du monde. C'est à la fois leur grandeur et leur misère. Je crois toujours à la force révolutionnaire de l'Evangile, de l'esprit évangélique, qui, pur, ferait exploser toutes les Eglises et leur religion pagano-sacrifielle : ce sont elles, qui comme l'alliance des pouvoirs judéo-romains il y a deux mille, crucifient encore chaque jour le Christ sur les autels. Les Eglises sont judéo-païennes, sacrificielles, elles ne sont pas chrétiennes, pas évangéliques - ou si peu.

Je ne suis pas intolérant vis-à-vis de la foi, mais j'ai parfaitement le droit d'en exprimer ma vision : je trouve le christianisme beaucoup trop anthropocentrique sous déguisement théocentrisme (anthropomorphisme et anthropocentrisme clairement revendiqué d'ailleurs dans le "Dieu fait homme pour le l'homme devienne Dieu") et je pense que le christianisme notamment occidental (Athènes + Rome + Jérusalem) a eu une part importante dans l'émergence de la modernité, de son anthropocentrisme conquérant et de la destruction de la nature et des sociétés prémodernes.

Je trouve tous ces combats pour la défense des cultures et des langues beaux, justes, légitimes, intéressants, etc., mais j'ai le sentiment que là n'est pas ma place - notamment peut-être à cause de mon étrangeté radicale, car finalement je ne suis rien d'autre que français, et Français de multiples origines européennes non enraciné dans une région particulière, non issu de quelque part, d'un lieu, d'un pays - mais que ma place et mon combat personnels sont davantage dans l'écologie, la pensée et la défense de la nature notamment sauvage.

Me décentrer, me désanthropocentrer, me biocentrer, m'écocentrer.

Je suis passé sur côté deep-ecologist de la force. Le christianisme et son humanisme m'ont longtemps réfréné, je me suis réfréné longtemps à coup de grandes doses de christianisme pour conjurer ce que je suis vraiment, ce que j'ai toujours été : un inhumaniste, un écologiste profond. J'ai toujours pensé que nous étions trop sur terre, et autres pensées interdites, de tendance nietzschéennes, heideggeriennes, etc.

Mais j'ai enfin secoué le joug que je portais volontairement, je deviens ce que je suis, ce que j'ai toujours été.

Un écologiste radical.

Je prône l'égoïsme et le repli sur soi vis-à-vis de la pression sociale et plus largement humaine, mais pour et par l'ouverture sur l'autre que soi, le radicalement autre que soi qui est le non-humain, la nature. Je pense que nous sommes pourris d'altruisme jusqu'à la moelle, mais un altruisme qui est un égoïsme d'espèce. Je prône l'égoïsme individuel vis-à-vis des sollicitations et des pressions aujourd'hui démesurées de l'espèce humaine sur chacun de ses membres comme sur l'ensemble de l'écosystème planétaire et le grand altruisme, un altruisme élargi aux animaux, à l'ensemble du vivant mais aussi du non-vivant, des minéraux, des paysages...

Comme Soljenitsyne et bien d'autres, je prône l'autolimitation (économique, technologique, démographique...) de l'espèce humaine. D'ailleurs, si on relit le Nouveau Testament, c'est la positon de Jésus (contre la famille, le mariage, etc.), avant d'être en partie trahie par l'Eglise gagnée à l'idéologie familialiste-nataliste.

Deus sive Natura. Gaïa. Pacha Mama. Soeur Notre Mère la Terre.

Dans ma période chrétienne (et écologiste chrétienne), j'oscillais entre l'interprétation intendante et l'interprétation primitiviste de Genèse 1 (cf. Callicott).

J'ai tempéré par le christianisme mon écocentrisme/biocentrisme viscéral pendant une dizaine d'années.

Je suis d'accord sur la nécessité des luttes sociales, culturelles, etc., dans une écologie intégrale mais en désaccord avec tout anthropocentrisme. Une authentique écologie intégrale est écocentrique et non anthropocentrique.

Je ne crois plus en l'écologie humaine : je crois qu'il faut à la fois une (auto) réduction drastique de nos modes de vie et de nos populations humaines et animales domestiques. Je pense que l'humanité est globalement incapable de l'une comme de l'autre et que cela se résoudra de manière catastrophique et involontaire - non sans un appauvrissement et une perturbation globale des écosystèmes - et de l'écosystème global.

Je suis à nouveau pleinement sur la position de l'écologie radicale, profonde, intégrale en un sens plus intégratif et moins anthropocentré que le premier sens que j'ai forgé et qui est devenu la doctrine officielle de l'Eglise.

Ma position sur la question, c'est en gros la Décroissance + l'Ecologiste. Limite étant un lieu de conversion des chrétiens à l'écologie, de propagande, de propaganda ecologiae...

Je reviens globalement en les approfondissant à mes positions "antimodernes", "conservatives-révolutionnaires", "anarcho-anticapitalistes" et "écologistes radicales" de la seconde période d'Immédiatement - avant qu'elles ne soient atténuées par le christianisme comme, malgré toutes ses dimensions révolutionnaires, anthropocentrisme et pacifisme de démilitarisation des oppositions.

Je ne regrette pas d'avoir fait du bon travail de propagande écologique et sociale au sein de l'Eglise - qui plus est de bonne foi !"

Falco Peregrinus

L'envol du faucon

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"Je ne rêve que d'errance, de solitude et de silence. The Wild.

La marche, la méditation, la solitude et le silence - tout ce que je n'arrive plus à avoir dans ma vie quotidienne, professionnelle et familiale.

Alors, pour le moment, j'use de l'outil le plus proche - les mots.

En fait, je me fiche des mots, mais pour le moment je me débats, je me bats contre les morts avec les mots, je les retourne contre eux pour faire exploser tous les discours, c'est une opération de survie - comme en territoire ennemi - en attendant de trouver le chemin de traverse, de désert-désertion.

"Il eût fallu être moine ermite ami..."

Eh oui, ce sera le dernier état de vie d'homme, comme en Inde traditionnelle.

J'ai raté ma vocation de cabanier taoïste.

"Tu n'auras pas été le seul."

L'erreur de suivre le monde, l'Eglise, les modèles et choix proposés-imposés, l'erreur de ne pas suivre sa voie, son instinct profond, de se laisser détourner de soi par les exigences/facilités sociales, morales, symboliques, etc.

Oui, on est nombreux à s'être fait avoir.

Maintenant, il faut hurler, crier, tirer à boulets rouges... Sauve qui peut ! Sauvez-vous ! Sauve-toi toi-même !

The Howl.

Feu !

"Un peu facile d'accuser le monde, ou l'Eglise. Un peu plus difficile d'admettre effectivement sa propre lâcheté, ses choix ratés."

J'admets ma lâcheté et je répands mes choix ratés en public comme en privé ! Mais il faut aussi décrire tout le conditionnement général qui nous détourne systématiquement de nous-mêmes - aussi bien mentalement que très pratiquement, concrètement.

J'accuse comme je m'accuse.

Je reçois toute critique envers moi-même, et je la reprends à mon compte. Je suis critique, profondément - en crise, krisis, discernement, jugement, discrimination.

Et ce n'est pas faute d'avoir tenté des chemins de traverse - mais je me suis fait rattraper par l'intériorisation des exigences sociales, et pour moi, dans mon histoire, c'est l'Eglise et le christianisme qui ont joué ce rôle de conciliation illusoire de mes voies profondes et des exigences sociales-morales de l'humanité-majorité - conciliation illusoire qui recouvrait une régulation et une normalisation réelles autant que sournoises - comme une nasse.

L'Eglise n'est qu'une nasse parmi les autres, un filet jeté sur le monde - Jésus lui-même l'a dit, "Je vous ferai pêcheur d'hommes."

Fuyons dans les profondeurs !

"Et pourtant Jésus n'était pas du genre à se laisser distraire de ses "voies profondes" par les "exigences sociales-morales de l'humanité".."

A moitié. Il n'a fait qu'une partie du chemin. Et l'Eglise a refait cette moitié en sens inverse.

Pour revenir au Temple et à la Synagogue - ce mixte des deux qu'est l'Eglise.

"Le véritable Temple est à l'intérieur de chacun d'entre nous. Par curiosité, quelle moitié a-t-il ratée?"

Ou bien, il n'y a pas de Temple, car c'est encore une construction, une représentation.

L'autre moitié ? La véritable sortie de la religion comme institution, la sortie de l'anthropocentrisme, de l'anthropomorphisme, la vraie libération, le déconditionnement, la vérité - il est resté dans le monde des symboles, des paraboles, des fables, des mythes, de Papa-Dieu, etc.

Papa-Dieu ! Quelle farce !

"Jésus annonçait le Royaume, et c'est l'Eglise qui est venue." (Alfred Loisy)

Sinon, j'ai totalement perdu la foi, par apophatisme. Je suis devenu au sens strict agnostique et athée.

Ce qui n'empêche en rien une forme de mystique cosmique (cf. la vraie piété selon Lucrèce) voire "quantique" - l'esprit et la matière ne sont que deux modes de la même énergie, énergie que certains appellent Dieu, mais qui est un mot trop chargé, trop anthropomorphe pour pouvoir être utilisé sans confusion.

Je n'affirme ni n'infirme rien, je décris juste un état ou une situation avec précision (ou autant de précision que possible, car toute précision langagière n'est qu'une approximation) : au sens strict, étymologique, je suis agnostique, apophatique, athée.

Toute foi est sociologique, idéologique, symbolique - qu'elle soit religieuse, antireligieuse ou areligieuse. Je cherche la non-foi, la véritable incroyance, qui est une ascèse et une libération.

Je ne crache pas pour autant sur les religions ou les expériences religieuses - du moins certaines, toutes celles qui élargissent la conscience et intensifient l'existence - mais je pense qu'elles ne sont que des moyens - des béquilles - de l'expérience de l'existence, de la conscience cosmique, etc.

Elles restent des représentations symboliques de la réalité. Toute représentation est symbolique, mais autant opter pour les plus simples, les plus désencombrées, les plus élégantes, les plus proches possibles de la réalité.

J'ai lu Krishnamurti récemment - Se libérer du connu - que je trouve encore trop religieux, trop spiritualiste, trop idéaliste - même s'il est et met sur la bonne voie.

"The White, the Naked, the Empty, that's what i'm looking for"

"To be with the earth, with the earth alone. To know a world stripped of fiction, comentary and palaver. The radical rendez-vous"

Par-delà nos langages et références propres - chacun suit sa voie et entend sa voix -, tout cela, je le sais (d'un savoir au-delà/en-deça de toute science, de toute connaissance, d'un savoir de nescience et d'inconnaissance) depuis longtemps, depuis toujours - et au moins en conscience depuis l'Inde.

Nietzsche ? Rimbaud ? Dynamiteurs, incendiaires, éclaireurs - mais je les crois plus courageux que ceux qui s'accrochent encore aux figures de la sagesse ou du bonheur - humains, trop humains - comme Krishnamurti, trop spiritualiste, trop idéaliste, trop métaphysicien - trop Indien !

Je me sens plus proche d'un zen radical et débouddhisé, radicalement agnostique et athée, car ce n'est peut-être pas ça, mais il n'y a rien d'autre que ça. Un taoïsme ultra épuré. Un épicurisme - au sens strict (Epicure, Lucrèce) plus quantique qu'atomique - en quelque sorte.

Profonde vérité impossessible que celle de la poussière dans la lumière - et de la lumière dans la poussière !

J'ai souvent été paresseux, mais rarement lâche. J'ai le courage des kamikazes, des têtes brûlées - qui bout en moi inexprimé. Je pourrai finir dans la gueule d'un ours.

Tout cela n'est pas tant un renversement qu'un approfondissement et un élargissement de mes tendances profondes, de mon intelligence du monde - même si bien sûr je renverse deux-trois choses au passage qui obstruaient le champ et le passage.

Si c'est une révolution, c'est au sens premier, strict, étymologique - cosmique.

Retour à soi. Retour au sol. Retour au monde - physique.

Retrouver le sens concret, l'origine physique des mots - trop socialisés, intellectualisés, métaphorisés, idéalisés, spiritualisés. Radical ? Radix, racine.

Extrême ? (terme d'ailleurs que contrairement à radical je n'utilise guère mais qui est facilement projeté sur moi) Exterimus, superlatif d'exterus, extérieur, du dehors.

Retrouver les racines ou la racine, retrouver l'extérieur, le dehors, le grand dehors extérieur, extra-humain, cosmique.

Se libérer des concepts, dogmes, représentations, conseils, préceptes, commandements, modèles, exemples, dieux, guides, savants, sages, maîtres, gourous...

Suivre l'intuition profonde, écouter l'instinct vital.

Ma voie est la marche et le bivouac (la pleine nature, la sauvagerie) et la poésie (donner un sens plus pur - et surtout plus fort, plus aiguisé, plus réel - au mots de la tribus, usés comme de la petite monnaie) et là je suis en train d'y retourner - avec la science dans ce qu'elle a de plus métaphysique ou plutôt même mystique.

La vraie sagesse se moque de la sagesse - et des prétendus sages.

Je préfère les hypothèses les plus simples, les plus dépouillées, les plus rationnelles, les plus raisonnables, les plus réalistes, les plus logiques, les plus économes, les plus sobres, les plus frugales, les plus "décroissantes" en quelque sorte, les plus élégantes, qui sont à la fois les plus mystiques, les plus poétiques et les plus métaphysiques : les hypothèses scientifiques, physiques, astrophysiques, quantiques... - à toutes les hypothèses affabulatrices, mythiques, mythologiques, théologiques, symboliques, chamaniques, animiques, etc., qui me restent très sympathiques comme productions artistiques de l'imagination humaine - que ce soit Cthulhu ou Jéhovah.

"La culture doit servir à aiguiser les sens et non à les user", me dit ma belle-soeur Virginie. Tout est dit.

Comme dit Gary Snyder : "Simplifier l'esprit : comme une lame qui s'aiguise jusqu'à disparaître".

En tout cas, il ne s'agit pas tant pour moi de tout rejeter et rationaliser que d'élargir et d'approfondir le champ - le champ mystérique de l'univers - qui suffit bien à une mystique et une métaphysique - pas besoin d'interposer entre lui et nous le mot trop connoté "DIEU" - même s'il s'agissait du "dieu sans dieu", du "dieu au-delà de dieu"d'Eckhart, autant prolonger la percée apophatique jusqu'au bout et abandonner tout vocable trop chargé - dire juste comme les plus grands mystiques l'être, le néant, la vacuité, le vide, le fond, le profond, le tout, le rien, todo e nada - ou garder le silence.

Voilà tout mon "agnosticisme" et mon "athéisme" - au sens strict.

Je plonge dans le grand réalisme, ayant retourné l'apophatisme contre l'idéalisme, ayant retourné l'apophatisme contre lui-même.

C'est le christianisme - ou la religion - qui m'a en partie détourné de la réalité tout en me donnant l'illusion d'y rester avec l'affirmation du soi-disant réalisme de l'incarnation - et j''ai toujours été sensible à cette dimension "réaliste" ou du moins "incarnée" du christianisme, je dirais même que c'est à cet "incarnationnisme" que je me suis converti à partir du début des années deux mille.

(Cf. mes premiers livres de "théologie directe" ou de "théologie sauvage" déployant un christianisme cosmique et écologique - précisément celui auquel je me suis converti - cf. Lubac, Ratzinger, les Pères...)

Mais je suis allé au bout de la double tendance en tension dans le christianisme - réalisme-incarnationnisme d'une part et idéalisme-au-delàisme d'autre part - l'apophatisme m'a libéré de l'idéalisme en me rendant au réalisme.

Plutôt que de rester dans une entre-deux mythologique (celui du christianisme comme de toute religion), l'exigence philosophique, métaphysique et mystique requiert d'aller au bout de l'apophatisme (qui n'est pas un idéalisme ni un rationalisme mais au contraire un agnosticisme : la reconnaissance de notre ignorance radicale face au pur mystère de l'univers, de l'être) et du réalisme - reconnaître que nous ne pouvons rien dire sur la réalité qui nous excède mais seulement sur celle à laquelle on accède. C'est la voie de la plus profonde humilité - nescience et incroyance.

Nuée d'inconnaissance. Et reconnaître que tous nos récits religieux sont des mythes, des fables.

Au-delà de la foi, de toute croyance. Reconnaître toute croyance comme telle.

Perdre la foi est la meilleure chose qui me soit arrivé depuis longtemps. Comme des retrouvailles intimes avec moi-même, et avec la terre et le cosmos.

Comme disait Edward Abbey: " Si l'imagination de l'homme n'était pas aussi faible, aussi aisément à bout de force, si sa capacité d'émerveillement n'était pas aussi limitée, il abandonnerait pour toujours des fantaisies comme celle du divin. Il apprendrait à percevoir dans l'eau, les feuilles et le silence, plus qu'assez de merveilleux et d'absolu pour se consoler de la perte des anciens rêves."

"Mais as-tu eu la foi, ou seulement l'illusion à force d'auto suggestion ?"

Je pense que dans tous les cas ça n'est que ça, la foi.

Je suis sceptique quant aux raisonnements (mono)logiques d'apparence imparables, et plus largement quant aux capacités réelles de la rationalité humaine dans sa prétention à expliquer le monde - et il me semble que "Dieu" et toute religion ne sont que des expressions parmi d'autres de cette prétention humaine à rendre raison de tout.

Je suis sceptique quant à l'utilité réelle des débats métaphysiques et théologiques pour prouver quoi que ce soit concernant l'existence ou l'inexistence de Dieu - ce qui ne veut pas dire qu'ils ne servent à rien, car généralement, ils servent à chacun à clarifier, aiguiser, affûter, approfondir ses propres réflexions, méditations, ou à libérer sa contemplation de ce qui est.

Je le constate, ayant débattu de Dieu d'un côté puis de l'autre.

Mais Dieu ne se met pas aux voix.

L'existence ou l'inexistence de Dieu ne se prouve pas, mais s'éprouve.

La foi, comme dit Pascal, c'est Dieu sensible au coeur, non à la raison.

J'ajouterai que si la foi fait des miracles, cela n'implique pas nécessairement l'existence de Dieu. Les miracles peuvent d'un point de vue agnostique ou athée venir de la foi elle-même, qui déplace des montagnes.

J'accueille donc tout témoignage de foi comme "de bonne foi" : je ne mets pas en doute ce que le témoin dit avoir vécu, mais je n'en ai forcément pas la même interprétation que lui : pour moi, c'est un témoignage de foi, qui n'implique pas nécessairement l'existence de l'objet de la foi (Dieu, etc.).

"Si la clarté se retire, le néant doit être ta consolation dans la désolation.

Si tu perds la lumière, sache que tu n'as pas perdu Dieu même "

(Angelus Silesius)

J'ai lu et relu Silesius qui m'a accompagné pendant des années, et je retiens de lui - dans un sens athée et écologiste : "La rose est sans pourquoi."

J'ai plutôt l'impression d'être, sans Dieu, dans la clarté, la consolation et la lumière justement."

Falco Peregrinus

Les chiens fous



Les « ni Dieu, ni maître » fleurissent toujours sur les routes sanglantes qui mènent vers le tombeau des civilisations. Certes, la poésie des Debord, des Ferré, soulève encore les tripes : mais ces hommes sont acceptables dans leur état, c’est-à-dire celui de bouffon, et non dans celui de politique. C’est la grande erreur du XXè siècle et de nos pères en particulier que d’avoir cru dans la poésie – et ainsi d’autres avant eux avaient cru dans le flot des paroles de la pythonisse ou dans le foie du chameau – comme moment politique. On a laissé les chiens fous vaquer dans la cour solennelle des grandes assemblées et ils y ont légiféré.

Nous sommes les enfants de personne, 2005.

Démentir le Prophète

L’espèce humaine, à laquelle appartiennent tant de mes lecteurs, a joué depuis le commencement, et continuera de le faire jusqu’à la fin, à des jeux d’enfants, ce qui est bien désagréable pour les quelques personnes qui sont devenues des grandes personnes. L’un de ces jeux favoris s’appelle « laissez le lendemain dans l’ombre », connu également (par les paysans du Shropshire, je n’en doute pas) sous le nom de « démentir le Prophète ». Les joueurs écoutent avec beaucoup de soin et de respect tout ce que les hommes intelligents ont à leur dire sur ce qui se passera à la génération suivante. Puis, les joueurs attendent que tous les hommes intelligents soient morts et ils les enterrent gentiment. Et puis, ils font le contraire de ce que les gens intelligents avaient prévu. Voilà tout. Mais, pour un peuple aux goûts simples, c’est très amusant.

Chesterton, "Remarques préliminaires sur l’art de la prophétie", dans Le Napoléon de Notting Hill (1904)

Révolution terreauriste

Bertrand Lacarelle, éditeur le jour chez Gallimard, et à qui l’on doit notamment la correspondance hors-la-loi de Morand et Chardonne, est aussi un somnambule qui s’est mis en tête de refaire l’histoire de la poésie parallèle du XXème siècle, celle que l’on devrait enseigner dans les écoles, si les écoles avaient jamais servi à autre chose qu’à fabriquer des prisonniers rêvant d’évasion. Que l’on ne s’y trompe pas, Lacarelle n’est pas du genre débraillé : auteur coucou suisse, il donne précisément tous les cinq ans un nouveau livre, une précision enviable lorsque l’on sait que ses sujets, Jacques Vaché, le proto-surréaliste suicidé, Arthur Cravan, poète boxeur et « déserteur de dix-sept nations » cher à Debord et maintenant Stanislas Rodanski, l’aliéné d’asile, en sus de ne plus dire rien à quiconque de nos contemporains, sont tissus de la matière de ces fantômes que l’on ne convoque pas mais qui plutôt vous assignent quand ça leur chante. S’il n’est pas un mariole, Lacarelle n’est pas non plus, Dieu merci, un universitaire. C’est un vrai poète, à son tour, qui au lieu de s’évertuer à la note de bas de page inutile sur un Rodanski dont l’on ne sait au vrai pas plus que l’on n’en sait de Villon alors qu’il est notre quasi-contemporain, poursuit l’histoire comme si elle n’avait jamais cessé dans cette merveilleuse Taverne des ratés de l’aventure. George Lucas et son ennuyeuse guerre des étoiles qui se passe dans une galaxie très lointaine dont on n’a que faire un jour que l’on ne connaît pas, n’ont qu’à bien se tenir. Chez Lacarelle, on pousse la porte d’une brasserie de la rue Gît-le-Cœur, en plein Paris de la Beat Generation, une brasserie que personne n’a jamais aperçue auparavant et qui est pourtant bien là, coincée entre une librairie angoissante et une salle d’arme désuète, et l’on embarque pour la vraie vie. Celle qui se joue en mode mineur, comme Verlaine ou Nerval, celle des grands blessés qui n’en font pas tout un fromage et ne réclament pas de dommages de guerre alors qu’ils pourraient. Rodanski donc, Kerouac et Burroughs, Baudelaire, Lamarche-Vadel ou encore Dominique de Roux et le cher FJ Ossang, bien d’autres encore qu’il est fatigant de citer, ils sont tous là, entre le vin et la cigarette, ombres qui ont perdu leur Peter Pan et qui cherchent la sortie. Mais quelle sortie ? Il y a bien un côté mélancolie médiévale chez Lacarelle où le monde est aussi clos qu’une dame courtoise, que l’on doit admirer de loin et haïr de trop aimer. Il y a aussi les ferments d’une révolte, notamment dans ces fragments de l’Eloge du Terreaurisme (sic) d’un certain Lucien Rivière qu’il cite : « Le terreauriste est une forme d’anarque, il crée sa propre autorité, à côté de celle de la société, dont il s’accommode certes, mais en la contestant par l’exemple, un autre exemple ». Sorte de Thibon nouveau, avec ou sans Dieu, qui le sait ? Lacarelle conteste sans autre bruit que sa petite musique qu’il impose, fidèle à son rythme, avec lenteur mais qui mène loin, dans la chair même de la littérature, loin des criailleries de ce qui se vend en Une de l’Express ou du Fig Mag, il conteste ce monde mécanisé, engraissé et courbe d’être trop lisse. Et l’on aurait tort de croire qu’il soit seul dans ce mouvement de sape. On croise dans sa Taverne certains de ses comparses qui ratent peut-être l’aventure mais pas l’écriture de sa légende, ces fondateurs du Cercle Cosaque que sont Romaric Sangars, auteur du formidable Suffirait-il d’aller gifler Jean d’Ormesson pour arranger la gueule de la littérature française ? (chez le même éditeur) et le truculent Olivier Maulin, romancier de la joie et chroniqueur du ridicule contemporain. L’on ne saurait donc trop conseiller au lecteur, s’il veut rater l’aventure pour de vrai, de se rendre un jour prochain, le 5 novembre par exemple, dans ce Cercle cosaque de la rue de Sambre-et-Meuse, là où tout se joue, où ont défilé depuis cinq ans les derniers noms de la littérature française, de Richard Millet à Maurice Dantec. Il y rencontrera des fantômes, et de chair et d’os leurs enfants pas si tristes.

Bertrand Lacarelle, La Taverne des ratés de l’aventure, PGDR, 2015, 240 pages, 22, 90 e.

Paru dans La Nef, novembre 2015

Nietzsche et notre déclin

Ce n’est pas original de le dire, certainement, mais cela demeure vrai : il y a un mystère Nietzsche. Mystère des interprétations de sa pensée, qui se conjoignent rarement, mais plutôt s’emboutissent, se contredisent, ou se légitiment aussi aisément les unes que les autres même lorsque leurs visées semblent parfaitement opposées. Mystère corrélé aussi de la fascination qu’il continue d’exercer sur notre temps, et pas seulement chez des adolescents en quête de délivrance, de puissance ou de contradiction pure. Il y a bien entendu comme raison à cette fascination la forme que le philosophe a adoptée à partir d’Humain, trop humain, celle de l’aphorisme cinglant qui réjouit le sens esthétique autant qu’il plonge l’âme dans un abîme de perplexité. Et encore pour un lecteur français, l’art qu’il eût de se débarrasser de certaine lourdeur allemande, si typique chez Hegel, à qui on l’oppose fréquemment – et pas seulement sur ce plan-ci. S’y ajoute le fait que sa pensée semble parfois se dérouler avec rigueur vers un but encore invisible, ou si haut que le lecteur ne peut espérer l’atteindre, moins encore le comprendre, suggérant des profondeurs mystiques ; et que parfois, elle fait des retours sur elle-même, paraît contradictoire, absurde même, selon qu’elle provienne des œuvres qu’il a publiées de son vivant ou de ces milliers de pages de cahiers posthumes dont l’on dispose maintenant entièrement. Enfin, le « romantisme » de son existence le conduisant à la folie après l’obscurité sociale. Mais en quoi il rejoint notre époque, ou peut-être en quoi le rejoint-elle sans en avoir pleinement conscience, c’est certainement d’abord dans la formulation de cette Wille zur Macht, qui exprime le désir interne à l’être de « devenir plus ». Cette « Volonté de puissance » qui est à la fois une essence et un devenir, ce que Nietzsche appelle un « pathos », est séduisante pour un XXè et un XXIè siècle qui ont fait fonds sur la destruction de toute loi naturelle et de toute description de l’homme qui ne le réduise pas à lui-même. Elle signe aussi, après Kant et d’une tout autre manière, la disparition de la métaphysique, qu’elle soit platonicienne ou chrétienne, qui selon nos modernes encombre indûment la pensée et la vie. Ce grand nettoyage que Nietzsche accomplit dans les anciennes catégories de la pensée, comme dans cette phrase-ci : « Je ne pose donc pas « l'apparence » en opposition à la « réalité », au contraire, je considère que l'apparence, c'est la réalité » laisse augurer d’un nouveau monde enfin libre des dieux et des chaînes qu’on le soupçonne de nouer aux pieds de l’homme. Un homme qu’il commence par réduire au plus simple appareil, ce que l’on a appelé son « naturalisme » : « ce que l’on comprend aujourd’hui de l’homme n’excède pas ce que l’on peut comprendre de lui en tant que machine ». Il est ainsi parfaitement de son siècle, tant est manifeste la place des sciences naturelles dans son jugement : « Replonger l’homme dans la nature » est l’un de ses buts primordiaux. Mais il ne se réduit pas un banal matérialisme. Ainsi, avec sa « généalogie » qui remplace toute transcendance, compagnonnant avec Freud, il reconstitue un nouvel homme, débarrassé des catégories spirituelles précédentes, qui n’est pas un simple matériau, mais un équilibre instable de pulsions, d’affects et d’instincts. Il croit ainsi le libérer, comme l’époque le veut. Il croit surtout l’élever, en réévaluant ses valeurs. Nietzsche plaît étrangement au premier abord aux hommes « de gauche », quand l’on pourrait interpréter son entreprise comme une destruction de tous leurs présupposés postchrétiens : il méprise le socialisme autant que le christianisme, ces morales de faibles, qui engendrent le ressentiment, ne leur opposant le Surhomme, ou le « surhéros ». Mais dans le fond, il représente cette contradiction jouissive, cette fascination en fait, dont la pensée de gauche a besoin pour elle-même se sentir vivante. Il lui présente un homme plus exaltant que le gentil moralisateur qui n’ayant plus de Dieu d’amour a pourtant gardé la politesse et l’altruisme de sa jeunesse.

Par ailleurs, son « « Je crains que nous ne puissions nous débarrasser de Dieu, parce que nous croyons encore à la grammaire », résonne étrangement avec le mot d’ordre des soixante-huitards déclarant le grammaire fasciste. Il n’est pas étrange qu’en ce sens, il ait séduit des « déconstructeurs » comme Deleuze qui le lit d’ailleurs fort mal, selon son habitude. Mais il donne à ces années 60 et 70 françaises d’autres armes que celles du marxisme et de l’existentialisme. Quand il affirme que « l'Homme est une chose qui doit être dépassée. C'est-à-dire que l'Homme est un pont et non un terme », on voit combien, sans doute malgré lui, il peut devenir le jouet des décontructo-reconstructeur qui commencent de penser un humain augmenté, soit moralement, soit même physiologiquement. A l’opposé, Nietzsche fascinera aussi es chrétien, dont Thibon demeure l’exemple le plus connu, avec son Nietzsche ou le déclin de l’esprit, de 1948. Thibon qui affirmait dans un entretien avec Philippe Barthelet, en 1988 : « Nietzsche est à mes yeux un mystique authentique. (…) Il l’est du moins par une sorte d’appel, d’angoisse, d’espérance… « Les flèches du désir vers l’autre rive », le cri vers le dieu inconnu, et surtout l’appel à une pitié supérieure, lui, l’ennemi de la pitié ».Tout en ajoutant qu’il le considérait comme « trop pur pour la terre et trop orgueilleux pour le ciel ». Sans suivre Nietzsche en tout, Thibon reconnaît la valeur de sa dénonciation du « Dernier Homme », cet humain froid et dévirilisé de l’ère démocratique : « La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose (…) Un peu de poison de temps à autre ; cela donne des rêves agréables. Et beaucoup de poison pour finir, afin d’avoir une mort agréable. On travaillera encore, car le travail distrait. Mais on aura soin que cette distraction ne devienne jamais fatigante Qui donc voudra encore gouverner ? Qui donc voudra obéir ? L’un et l’autre sont trop pénibles. »

Thibon reconnaît à l’auteur du Zarathoustra un « flair prodigieux pour déceler et pour mettre à nu toutes les formes frelatées de la religion » tout en lui reprochant sa « tragique cécité en face du fait religieux authentique ». Il voit chez lui un excès de moralisme qui aurait engendré sa haine finale de la morale : « Il se sert d’abord de l’idéal le plus pur pour juger des falsifications concrètes de cet idéal ; ensuite, il prétexte de ces mêmes falsifications pour éliminer l’idéal qui vient de lui servir d’étalon : après avoir condamné l’homme au nom de la morale, il condamne la morale au nom de l’homme. »

On voit ainsi que Nietzsche joue pour le contemporain le rôle du philosophe-héros, remplaçant les grands hommes qui ne sont plus, guerriers ou saints. Thibon n’hésite pas à le comparer à saint Jean de la Croix : « Ils eurent l’un et l’autre, des âmes de grands adorateurs ; une sève essentiellement religieuse nourrit les frondaisons de leur pensée ; ils eurent soif jusqu’à la mort d’une plénitude surhumaine (…) Tous deux suivirent l’attraction de leur déclin. Mais l’un s’abîma dans la lumière transcendante, l’autre voulut tomber en lui-même. »

Nietzsche est aussi le symbole de nos contradictions et son essai de dépassement du nihilisme demeure exemplaire pour l’époque, malgré son échec : « Après avoir tué Dieu dans l’homme, Nietzsche épuisa toutes les forces de sa pensée et de son amour à tirer un Dieu de l’homme », écrit encore Thibon.

Mais c’est sans doute Simone Weil, avec sa subtile violence, qui le condamna pourtant le plus fortement, elle l’amoureuse de la Grèce : « Je ne puis accepter aucune interprétation catastrophique de la Grèce et de son histoire, ni qu’on dise qu’ils s’attachaient « désespérément » à la proportion… » Et encore : « Il s’est complètement trompé sur Dionysos – sans parler de l’opposition avec Apollon, qui est de la pure fantaisie ». La philosophe disait voir « chez tant de modernes (Nietzsche notamment, je crois) une tristesse liée à la privation du sens du bonheur ; ils ont besoin de s’anéantir ». Et fustigeant « son orgueil sans mesure », elle livre par là sans doute la clef de Nietzsche, antéchrist redoutable dont nous peinons à nous débarrasser parce qu’il est ce médecin qui diagnostique perpétuellement nos maladies sans jamais les soigner.

Jacques de Guillebon, paru dans La Nef, décembre 2015

Nietzsche éducateur

Nietzsche a suscité une production livresque foisonnante – à l’image de son œuvre. Signalons ici la réédition en Champs du volume des Cahiers de L’Herne consacré au philosophe, et qui insiste, avec raison, sur la possibilité et la radicalité de vivre une philosophie, d’une philosophie vécue – ce que devrait être toute authentique philosophie : « L’unique critique possible d’une philosophie, et la seule aussi qui prouve quelque chose, c’est-à-dire celle qui consiste à essayer si l’on peut vivre selon elle, n’a jamais été enseignée dans les universités : on n’y a toujours enseigné que la critique des mots par les mots. »

Cette question de l’éducation aura hanté toute sa vie Nietzsche, qui voulait la séparation de l’école et de l’État, car « tes éducateurs ne peuvent être autre chose que tes libérateurs. » Or, une éducation étatique ne peut qu’être une éducation à la soumission : « Ce que l’Allemagne nécessite maintenant de toute urgence, ce sont des structures d’éducation indépendantes qui s’opposent concrètement à la torsion esclavagiste de l’État. »

Comme le souligne Julie Dumonteil1, l’éducation, à l’image de la paideia grecque, ne peut être que celle d’un caractère complet, d’une personnalité authentique – et non une simple instruction publique ni une savante érudition. Une éducation vivante, vitale, vivifiante, à la vie. « L’homme moderne souffre d’un affaiblissement de la personnalité » : pour parer cela, il prône le recours aux antiques, mais un recours vivant, non académique, quoique philologique – fondé avant tout sur la lecture dans le texte des grands auteurs grecs et latins – et, éminemment, philosophique : il s’agit dans le même mouvement d’apprentissage rigoureux du grec et du latin de « contaminer ses élèves avec la philosophie ». L’Antiquité représente « un moyen de nous comprendre, de diriger et ainsi surmonter notre temps. »

Comme le montre Christophe Bouriau2, dans ce qu’elle eut de meilleur, la Renaissance fut cette tentative de reprise – selon Nietzsche malheureusement détournée par l’humanisme moderne et sabordée par la Réforme – de l’idéal anthropologique antique : l’éducation doit produire un type d’homme, celui qu’il appellera le « surhomme », et qui ressemblerait bien plus pour qui sait bien lire à un grand « Renaissant » qu’à un avatar du nazisme ou du transhumanisme. Le but de l’éducation est de former de véritables individus – au sens fort, antique : « Les Grecs sont intéressants, follement importants, parce qu’ils ont cette foule de grands individus. Comment était-ce possible ? C’est ce que l’on doit étudier. » Dans le marasme de l’éducation publique et privée, les exigences éducatives nietzschéennes, loin de tous bons sentiments, peuvent inspirer la création d’institutions éducatives réellement libres.

Nietzsche ne verra jamais naître la « nouvelle académie grecque » qu’il rêvait voir fondée avec quelques amis. Mais il aura de très nombreux disciples, libres personnalités comme lui incapables de s’agréger avec quelque groupe que ce soit : si les nietzschéens ont été et sont légions, c’est en ordre dispersé. Il n’y a pas d’école nietzschéenne ou de courant nietzschéen en philosophie – mais il y a de nombreux lecteurs de Nietzsche. Parmi les plus récents, on citera Rémi Soulié, converti à la « sagesse dionysiaque » d’un Nietzsche païen3, ou encore la fine lecture, davantage postmoderne, deleuzienne, foucaldienne, derridéenne, d’un Dorian Astor, spécialiste de Nietzsche (et de Wagner) qui offre une compréhension interne et une interprétation contemporaine à la fois rigoureuse et originale, personnelle, du corpus Nietzschi4.

Nietzsche l’inactuel, l’intempestif, dans son recours à l’antique, aura incarné ce paradoxe d’être, non pas un «vivant classique » qui n’est souvent qu’un momifié vivant, mais le plus contemporain des antiques – bien plus étrange que familier pour nous autres chrétiens, nous autres modernes.




Falk van Gaver

1 Nietzsche et l’éducation, L’Harmattan, 2015

2 Nietzsche et la Renaissance, Puf, 2015

3 Nietzsche ou la sagesse dionysiaque, Points Sagesses, 2015

4 Nietzsche. La détresse du présent, Folio, 2015

Source : La Nef N. 276 Décembre 2015

Métamorphoses de Nietzsche

Comment mieux présenter Nietzsche, sa vie, son style et sa pensée que par sa parabole autobiographique des trois métamorphoses ? D’abord chameau portant le lourd fardeau du devoir, l’esprit devient lion qui dit non, avant de se transformer en pure innocence de l’enfant qui n’est que oui. C’est dans la tension entre ces trois moments, ces trois pôles, que se situent toute l’existence et l’exigence de Nietzsche.

Friedrich-Wilhelm Nietzsche naît le 15 octobre au presbytère du petit village de Röcken, en Prusse. En 1849 son père Karl-Ludwig, pasteur et pianiste amateur issu d’une famille de pasteurs, meurt d’une affection cérébrale. Nietzsche grandit dans une ambiance familiale féminine, marquée par une religiosité piétiste et la pratique de la musique. Il est lui-même destiné au pastorat, et on le surnomme alors, selon sa sœur, « le petit pasteur » : « À douze ans, j’ai vu Dieu sans sa gloire », écrira-t-il en 1878, et plus tard encore, en 1885 : « Je considère que c’est pour moi un honneur que de provenir d’une famille qui a pris en tous les sens du terme son christianisme au sérieux. » À la veille de son quatorzième anniversaire, il écrit, dans une langue pleine de réminiscences psalmiques : « Dieu m’a toujours conduit d’une main sûre, comme un père son enfant… Il m’a chargé de douleurs… J’ai décidé fermement de me consacrer pour toujours à Son service… J’accepte avec joie tout ce qu’il me donne… »

La même année, il rejoint l’internat de la prestigieuse académie royale de Pforta. Il lit les romantiques, Schiller, Novalis, Byron, Hölderlin, qui le convainquent du nécessaire recours aux « vérités amères » des Anciens pour renouveler la culture allemande. Sa foi entre en crise ? En 1862, il découvre les Essais d’Emerson qui ont une immense et durable influence sur lui : « J’ai volontairement vécu la contradiction totale d’une nature religieuse », écrira-t-il vingt ans plus tard. Cette « nature religieuse » hantera jusqu’à l’athéisme de Nietzsche, que l’on a pu qualifier de « piétisme athée » ou d’ « athéisme religieux ». Malgré la perte de sa foi d’enfance, Nietzsche le « chameau » part à vingt ans étudier la théologie à l’université de Bonn, qu’il quitte dès l’année suivante, en 1865 : « Je n’ai retenu de la théologie que ce qui m’intéressait : l’aspect philologique de la critique des Évangiles et l’étude des sources du Nouveau Testament. » Il abandonne la théologie pour la philologie, suivant à l’université de Leipzig son professeur Friedrich W. Ritschl, dont l’influence sera décisive sur le philologue futur philosophe. La même année, il découvre Le Monde comme volonté et comme représentation d’Arthur Schopenhauer, qui le bouleverse : c’est un choc, une révélation, une révolution philosophique.

En 1869, à 24 ans, le brillant étudiant est nommé, alors qu’il n’est même pas encore docteur, professeur de philologie à l’université de Bâle, en Suisse, où il va enseigner pendant dix ans, marquant des générations d’élèves par sa rigueur philologique et son ampleur philosophique. Il y rencontre Jacob Burckhardt, qui influence profondément sa vision de l’Antiquité et de la Renaissance. Il fréquente assidûment Wagner, rencontré l’année précédente, dans lequel il voit le génie capable de régénérer la culture allemande. Infirmier volontaire en 1870 pendant la guerre contre la France, rapatrié au bout d’une semaine pour dysenterie, il voit dans la victoire du militarisme prussien un signe de décadence de la culture allemande.

En 1872, il publie son premier livre, La Naissance de la tragédie, essai hybride, entre philologie et philosophie, source d’une violente polémique universitaire. Pour lui, la décadence commence avec Socrate et Euripide, qui ont séparé les forces dionysiaques et apolliniennes unies dans la tragédie grecque. L’art total wagnérien, prolongeant la métaphysique schopenhauerienne, doit réunir ce qui a été brisé. Wagner, qui considère ce texte comme un manifeste wagnérien, prend publiquement sa défense. En 1873, son ancien professeur, Ritschl, exprime dans une lettre à un collègue le jugement de la profession à l’égard du philologue rebelle : « Mais notre Nietzsche! – C'est vraiment un chapitre affligeant, comme vous l'exprimez vous-même dans votre lettre – en dépit de toute votre bienveillance pour l'homme remarquable qu'il est. Il est étonnant de constater comment dans cet être deux âmes cohabitent. D'une part, la méthode la plus rigoureuse dans la recherche scientifique et académique ... d'autre part, cet engouement wagnéro-schopenhauerien pour les mystères de la religion esthétique, cette exaltation délirante, ces excès d'un génie transcendant jusqu'à l'incompréhensible ! »

La même année, Nietzsche réplique et aggrave son cas avec la première des Considérations actuelles sur David Strauss dans laquelle il attaque « les philistins de la culture ». Pour lui, le philosophe inactuel, intempestif, « doit être la mauvaise conscience de son temps – c’est pourquoi il lui faut connaître son temps. » « Il est nécessaire de choquer, ajoute-t-il. J’ai déjà désappris toute précaution quand il y va de l’essentiel. » Dans les trois suivantes, publiés entre 1874 et 1876, il dénonce le culte de l’histoire qui détourne de la vie, fait l’éloge de Schopenhauer éducateur opposé aux « ruminants universitaires » et de l’art total de Wagner – dont il commence pourtant à s’éloigner. En 1878, Humain trop humain, qui se veut une « école du soupçon », officialise le rejet de Schopenhauer et la rupture avec Wagner et les wagnériens – dont il ne supporte pas le nationalisme et l’antisémitisme. Nietzsche devient « lion », s’émancipe de ses maîtres et rejette toute métaphysique, oppose les « esprits libres » aux « idées modernes » : égalité, progrès, science...

Malade depuis plusieurs années, Nietzsche obtient en 1879 un congé définitif avec une pension de l’université de Bâle, et commence une vie d’écrivain errant qu’il mènera dix ans durant, avec un attrait permanent pour l’Italie et la Côte d’Azur. La même année, Nietzsche publie Opinions et sentences mêlées et Le Voyageur et son ombre qui complètent Humain trop humain. Il séjourne à Venise, Gênes, Sils-Maria… En 1881, il publie Aurore, où il s’attaque pour la première fois ouvertement au christianisme, offensive qui ira croissante dans ce qu’il voit comme un « platonisme pour le peuple », un dualisme à usage des masses ayant séparé l’esprit de la vie, la source de l’idéalisme retournant l’idéal contre le réel et débouchant sur le nihilisme – la haine de la vie. L’année suivante, Le Gai Savoir veut en finir avec la métaphysique et la science, ces « ombres de Dieu ». De 1883 à 1885, c’est l’écriture et la publication progressive d’Ainsi parlait Zarathoustra, long poème philosophique de style prophétique qu’il voit comme la nouvelle Bible de l’humanité à venir, où il tresse ses motifs du « surhomme » et de l’ « Éternel Retour » : « Il est possible que pour la première fois une pensée me soit venue, qui coupe en deux l’histoire de l’humanité. »

Puis, suivent Par-delà bien et mal (1886) qui remplace la question de la connaissance et de la vérité par celle de l’évaluation, de la valeur des valeur, La Généalogie de la morale (1887) qui s’en prend à « l’idéal ascétique » dans la religion et la métaphysique.

1888 est le feu d’artifice final de celui qui déclare : « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite. » Il réside à Turin et publie Le Cas Wagner, rédige Le Crépuscule des idoles (1889), Nietzsche contre Wagner (1889), L’Antéchrist (1894, Ecce Homo (1908)… La charge contre le christianisme s’intensifie, Nietzsche promeut « Dionysos contre le Crucifié ». Le jour de l’an 1889 un petit tremblement de terre est ressenti à Turin. Dans les jours qui suivent, Nietzsche écrit ce qui sera appelé les « billets de la folie », lettres signées « Dionysos » ou « Le Crucifié ». Dans l‘une d’elle il écrit : « J’ai aussi été pendu à la croix. » Hurlant, dansant, chantant dans la pension où il loge, Nietzsche est diagnostiqué dément. Le 8 janvier, son ami Franz Overbeck, venu précipitamment, le ramène à Bâle où il est interné. À partir de 1890, Nietzsche est pris en charge par sa mère puis sa sœur, et tombe dans un mutisme croissant. Sa sœur, Elisabeth Förster-Nietzsche (1846-1935), veuve d’un wagnérien antisémite parti un temps fonder une communauté aryenne, Germania, au Paraguay, elle-même admiratrice d’Hitler et de Mussolini, créera le Nietzsche-Archiv et publiera à partir de fragments inédits une version contestée d’un projet de livre avorté de Nietzsche, La Volonté de puissance (1901)

L’innocence finale dans laquelle Nietzsche « l’enfant », retombé en enfance au sens strict – l’infans étant celui qui ne parle pas – sombrera, par-delà bien et mal, sera celle de la folie et de la paralysie progressive, jusqu’à sa mort le 25 août 1900. Nietzsche a vécu. Le nietzschéisme est né. Sa pensée ne cessera plus d’être publiée, traduite, diffusée, reprise, pillée, détournée. Parfois pour le meilleur – et souvent pour le pire.

Falk van Gaver

Source : La Nef N. 276 Décembre 2015

On rouvre !

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