ANARCHRISME !

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Anarchisme chrétien

ANARCHISME CHRETIEN, CHRISTIANISME LIBERTAIRE.

Le grand romancier russe Tolstoï, dans la seconde partie de son activité intellectuelle, a essayé de concilier le christianisme ou plus exactement les enseignements donnés par Jésus de Nazareth (ou à lui attribués) avec l’anarchisme ou absence d’autorité gouvernementale, considérée sous sa forme la plus évidente et la plus brutale : la violence.Il n’est pas difficile de trouver dans les livres sacrés des chrétiens, particulièrement dans ceux appelés Évangiles, des paroles qui semblent faire de Jésus une sorte de révolutionnaire mystique, de révolté religieux mis au ban de la société de son temps. Il prêche parmi les déshérités, les en marge du milieu social d’alors, il se plaît en la compagnie des péagers et des gens de mauvaise vie, il s’entoure de personnes appartenant à la classe la plus basse, voire de prostituées, etc., il soulève tout ce monde contre la façon d’enseigner et de se comporter du clergé juif, hypocrite, machiavélique, avide de pouvoir spirituel et temporel comme le sont tous les clergés dans tous les temps. On peut voir en Jésus une sorte d’anarchiste qui finit par succomber au cours d’une lutte trop inégale, mais sans un geste de soumission ou de rétractation, ni devant le grand prêtre Caïphe, symbole du pouvoir ecclésiastique, le dogme — ni devant le roi Hérode, symbole du pouvoir civil, la loi — ni devant Pilate, symbole du pouvoir militaire, le sabre.Tolstoï considérait comme base de la doctrine chrétienne : la non résistance au mal par la violence. Jésus n’a pas seulement commandé à ceux qui le suivaient d’aimer leur prochain comme eux-mêmes (Ev. selon Matthieu, xxii, 39), il leur a prescrit de ne point résister au méchant ou au mal (id., v, 43), en opposition à l’antique précepte judaïque œil pour œil, dent pour dent. C’est sur cette « non résistance au mal par la violence » que s’étaye tout le tolstoïsme. Les conséquences qui en découlent sont incalculables, car, pratiquement, la non résistance se traduit par la résistance passive, c’est-à-dire le refus d’obéissance aux ordres de l’Etat impliquant emploi de la force ou de la violence, la non coopération aux services publics dans lesquels il entre sous une forme ou sous une autre de la coaction ou de l’obligation. La grève générale pacifique rentre dans le cadre de l’activité tolstoïenne, etc.Bien que publiquement et en privé (il me l’écrivit personnellement) Tolstoï se déclarât « anarchiste chrétien » il se montrait volontiers opposé à la création d’un mouvement tolstoïen organisé. Le tolstoïsme était surtout pratique individuelle. C’est individuellement que les tolstoïens refusaient le service militaire, de prêter serment devant les tribunaux, d’envoyer leurs enfants aux écoles de l’Etat, de payer l’impôt, etc. Les noms suivants nous viennent sous la plume : le refuseur de service militaire tchèque Skarvan ; l’ex-juge anglo-indien Ernest Grosby ; Vladimir Tchertkoff le confident de Tolstoï, et Paul Birukoff, son traducteur, Boulgakoff, son secrétaire ; les Anglais Aylmer Maulde, Arthur St. John, John C. Kennworthy ; les Américains Clarence S. Darrow et Bolton Hall ; l’ex-pope Ivan Trégouboff, combien d’autres Russes, dont Pierre Vériguine, le « conducteur » des Doukhobors, tous se sont efforcés, par la plume, la parole ou le geste, de répandre et de propager le tolstoïsme.Il convient ici de faire remarquer que les « Doukhobors » russes et les « Nazaréens yougo-slaves » sont antérieurs à Tolstoï. Les Doukhobors ont eu une influence sur Tolstoï, Tolstoï les a influencés, mais le « doukhoborisme » est en marge du tolstoïsme.

C’est en Hollande qu’on s’est préoccupé de donner à l’anarchisme chrétien un programme condensant les idées tolstoïennes, éparses ça et là. Vers 1900, Félix Ortt et le groupe rassemblé autour de lui publièrent un journal hebdomadaire Vrede (La Paix) et des brochures comme Christeljk Anarchism (Anarchisme chrétien), Denkbeelden van een Christenanarchist (Pensées d’un anarchiste chrétien), De weg te geluk (la voie du bonheur), Liefde en Huwelijk (Amour et mariage). Dans le même temps, de mon côté, je publiais l’Ère Nouvelle, paraissant moins régulièrement mais où je me tenais en contact avec les différents représentants de l’activité tolstoïenne, les colonies anarcho-chrétiennes, les Doukhobors, etc.

Le n°1 de la septième année de Vrede (1903) contient sous la signature de Félix Ortt un manifeste anarchiste chrétien, que voici :

« Anarchiste chrétien veut dire : 1° disciple du Christ ; 2° négateur de toute autorité (extérieure).« Est disciple du Christ quiconque cherche en toute droiture à vivre selon l’esprit du Christ, n’importe la secte à laquelle il appartient ou le dogme auquel il se rattache. Vivre selon l’esprit du Christ, c’est :« Aimer Dieu de toute son âme, autrement dit : rechercher l’amour parfait et la sainteté parfaite, y tendre.« Aimer son prochain comme soi-même, et la mise en pratique de cette règle de vie est incompatible avec toute convoitise, toute domination ou, si l’on veut, tout égoïsme. Dans la réalité, « chrétien » et « anarchiste » sont synonymes.« Pierre, les apôtres, étant chrétiens, étaient anarchistes, c’est ce qu’indique leur réponse aux injonctions des autorités : « il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». Et, de même, l’anarchie, la délivrance de toute autorité, ne sera possible que lorsque l’amour régnera dans la conscience humaine, c’est-à-dire lorsque les hommes vivront selon l’esprit du Christ.« Il va sans dire qu’une foi basée sur la Bible n’est pas nécessaire pour atteindre ce but. Un disciple de Bouddha ou de Lao-Tsé (Confucius), un hindou, un israëlite, un musulman, un athée qui recherche la perfection pour lui-même et l’amour pour le prochain, celui-là vit dans l’esprit du Christ.« Les paroles de Bouddha : « Subjuguez la méchanceté par la bienveillance, le mal par le bien », procèdent du même esprit que celles de Jésus : « Mais je vous dis, moi, de ne pas résister au méchant ».« Lao-Tsé disant : « Celui qui vainc les autres est fort, mais celui qui se vainc lui-même est tout-puissant », fait montre d’une recherche de la sainteté semblable à celle que Jésus indiquait par les mots : « Soyez parfaits comme votre Père est parfait ». Les deux esprits sont les mêmes.« Deux disciples de cet esprit-là ont exprimé en deux phrases les aspirations de ceux qui ne se satisfont pas de la théorie ni des bavardages, mais qui veulent mettre leurs théories à l’épreuve et traduire les paroles en actes, les voici :« L’amour n’est l’amour que lorsqu’il se donne lui-même en sacrifice ». (Tolstoï).« N’aimons pas par nos paroles et avec notre langue, aimons par nos actes et en vérité ». (Saint Jean).« Dans le langage courant, cela veut dire : « Ne pactisons pas plus longtemps avec l’oppression capitaliste ou de la propriété — le meurtre de nos semblables ou le militarisme — les jugements iniques ou les tribunaux — l’alcoolisme ou la dégradation physique — la prostitution ou l’amour vénal — le meurtre des animaux (carnivorisme, chasse, vivisection, etc.). En un mot, rompons avec tout ce qui fait souffrir n’importe quelle créature dans le simple but de nous assurer à nous-même une jouissance passagère quelconque. »

Ces déclarations résument (à quelques nuances près) le christianisme libertaire ou anarchisme chrétien, tel qu’on l’entend ordinairement.Dans un numéro ultérieur de Vrede (9 janvier 1904), F. Ortt est revenu sur certaines questions controversées parmi les tolstoïens. Ainsi, il déclare monstrueuse l’idée de devoir demeurer toute sa vie avec une femme à cause de rapports sexuels accidentels. L’union durable ne peut résulter que de l’amour vrai, autrement dit l’aspiration à l’unité. Vivre avec un être à l’égard duquel on ne ressentirait aucune affection véritable, ce serait attenter à la signification de cette phrase qui résumait pour Jésus toutes les relations sociales : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » — Ne résistez pas au malin, admis comme un dogme, présenterait un caractère très dangereux. D’ailleurs, on voit dans l’épître de Jacques (iv, 7) les premiers chrétiens conseiller de « résister au Malin (l’esprit du mal) », condition pour s’en débarrasser. Peu importe qu’on interprète par Malin l’homme méchant ou le mal lui-même, ce que ces paroles et d’autres nous enseignent, c’est de résister, mais sans haine au cœur, sans rendre le mal pour le mal, c’est-à-dire ne jamais agir par vengeance, ne jamais oublier que quiconque fait du mal est sous l’empire de l’ignorance et le traiter comme tel.

Il existe encore actuellement aux Pays-Bas une Union anarcho-communiste religieuse, basée sur des directives analogues, qui possède un organe à elle et dont l’activité est spécialement orientée vers le refus de service militaire. — E. Armand.

(in Encyclopédie anarchiste, dir. Sébastien Faure, 1925-1934)

https://fr.wikisource.org/wiki/Encyclop%C3%A9die_anarchiste/Anarchisme

AnarChrist ! Une histoire de l'anarchisme chrétien

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AnarChrist !

Une histoire de l'anarchisme chrétien

Falk van Gaver (Auteur)

Jacques de Guillebon (Auteur)

Jean-Claude Guillebaud (Préface/Introduction)

Ces pages sont à l'image de la lave qu'elles charrient magnifiquement : brûlantes, c'est-à-dire dérangeantes, à souhait.

Jean-Claude Guillebaud

Anarchiste et chrétien ? Une équation impossible ?

Habitués aux clichés tardifs du type «ni Dieu ni maître», nous avons oublié que l'anarchisme, comme le premier socialisme d'ailleurs, doit au christianisme plus qu'à n'importe quelle autre doctrine ou philosophie. Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous plongent ici dans les eaux profondes de l'insoumission à l'ordre des hommes. Fleuve souterrain aux détours sinueux, l'anarchisme chrétien irrigue depuis deux siècles la vie politique et intellectuelle du monde. Loin du «catéchisme révolutionnaire» de Netchaïev, des bombes de Ravachol et des cavalcades de Makhno, tantôt orthodoxe et tantôt hérétique, cette anarchie religieuse fonde la pensée de la non-violence, inspire les arts modernes, engendre la critique conjuguée de l'État et du libéralisme. Les anarchistes chrétiens furent les premiers à s'élever contre un monde rapace livré à la technique. Pour eux, l'«ordre sans le pouvoir» est le dernier mot temporel des enfants de Dieu.

Jacques de Guillebon est l'auteur de plusieurs essais remarqués, dont Nous sommes les enfants de personne et Frédéric Ozanam, la cause des pauvres.

Falk van Gaver est l'auteur de l'essai Le politique et le sacré et du récit de voyage Le chemin du Mont.

Ils ont publié ensemble Le nouvel ordre amoureux.

https://www.editionsddb.fr/product/92240/anarchrist/

Falk Van Gaver : « Le christianisme est incompatible avec le capitalisme et le système-argent »

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Par Le Comptoir le 11 septembre 2017 •

Journaliste et essayiste, Falk Van Gaver est un des premiers et des principaux promoteurs de l’écologie intégrale en France. Directeur de la revue politico-culturelle d’inspiration bernanosienne « Immédiatement » au début des années 2000, il a publié une dizaine d’essais, parmi lesquels « Anarchrist : Une histoire de l’anarchisme chrétien », avec l’écrivain Jacques de Guillebon, et « L’écologie selon Jésus-Christ ». Dans son dernier ouvrage, « Christianisme contre capitalisme : L’économie selon Jésus-Christ », publié aux éditions du Cerf, il prolonge la réflexion sur l’opposition entre l’enseignement du Nouveau Testament et les logiques d’enrichissement et d’accumulation. Selon lui, l’esprit des Évangiles et des Épîtres impose, sans ambiguïté, la sobriété matérielle et la solidarité, ainsi que le rejet de l’argent.

Le Comptoir : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » affirme l’Évangile selon Matthieu (5. 3). Selon vous, cette pauvreté spirituelle doit aussi se traduire en pauvreté matérielle. De même, vous appelez à refuser la richesse et la misère. Le christianisme doit-il se vivre comme une forme de simplicité volontaire ?

Falk Van Gaver : C’est exactement ça : refuser la richesse notamment car elle crée la misère. On pourrait parler de pauvreté choisie, de simplicité volontaire, de sobriété, de frugalité, etc. – ce qui passe de toute façon par une décroissance individuelle et collective. Saint Thomas d’Aquin dit qu’il faut un minimum de confort pour vaquer aux occupations spirituelles – on parle bien d’un minimum, pas d’un maximum ! Tous les chrétiens authentiques, tous les renouveaux chrétiens authentiques, tous les revivals authentiquement évangéliques choisissent la voie de la pauvreté spirituelle et matérielle, existentielle. C’est un signe qui ne trompe pas – s’il y a argent, enrichissement, il n’y a pas d’authentique conversion. L’histoire des Églises et des communautés chrétiennes est pleine de ces exemples de conversions radicales au Christ et à son Évangile. Mais aussi, hélas, des exemples massivement contraires et qui tiennent encore le haut du pavé, hier comme aujourd’hui. Mais un chrétien ne peut tenir le haut du pavé, c’est contraire au christianisme.

Il y a tous les saints et saintes pauvres, ermites, errants, etc. – je pense entre mille et mille autres à saint François d’Assise, saint Benoît Joseph Labre, saint Séraphim de Sarov… Il y a aussi tous les chrétiens hors les murs, les Tolstoï, les Gandhi, les Lanza del Vasto… Toutes les communautés chrétiennes marginales et radicales de l’histoire, anabaptistes, doukhobors… Si tout ce qui est violent, dominant et riche n’est pas chrétien, tout ce qui est non-violent, non-puissant et décroissant est chrétien, même sans le savoir.

Les évangiles et les épîtres appellent clairement au dépouillement matériel. « Il te manque encore une chose : vends tout ce que tu as, distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis, viens, et suis-moi », explique Jésus a un homme qui lui affirme avoir suivi tous les commandements (Luc 18. 22). Comment expliquer qu’aujourd’hui la majorité des “grandes familles” en France soient catholiques ? Y a-t-il eu une “subversion du christianisme”, c’est-à-dire que « le développement de la société chrétienne et de l’Église a donné naissance à une civilisation, à une culture en tout inverse de ce que nous lisons dans la Bible », comme l’affirmait le théologien protestant Jacques Ellul ?

Eh oui, il y a un pas entre le christianisme originel et le christianisme réellement existant ! Bien sûr qu’il y a eu subversion et conversion du christianisme au monde, et même inversion du christianisme, et pas seulement concernant l’argent mais aussi son corollaire, le pouvoir. Le refus christique du pouvoir mondain a été inversé en papauté temporelle, la non-violence évangélique en croisades, le dépouillement en dîme, etc. Il suffit de voir l’histoire de l’Église – des Églises même, car l’Église catholique n’a pas le monopole de la torsion, distorsion et dilution des Évangiles ! On pourrait d’ailleurs reprendre cette critique “protestante” de Rome-Babylone et l’appliquer aux protestants, aux grandes familles protestantes en France, aux capitalistes américains et mondiaux évangéliques, méthodistes, etc. Nul n’est à l’abri de Mammon et de son adoration !

Ainsi les Églises et confessions chrétiennes reproduisent tout ce et tous ceux que Jésus critique : ç’a été, ce sont et ce seront toujours les pharisiens et les sadducéens, les scribes, les prêtres et les grands-prêtres qui y ont tenu, tiennent et tiendront trônes, chaires, saluts et phylactères. Ce sera toujours comme ça. C’est structurel et principiel : prêcher en chaire, trôner, gouverner, dominer n’est pas christique, pas évangélique, pas chrétien. J’attends quand les “pères”, “pasteurs” et “abbés” du monde entier (bien que Jésus ait défendu à quiconque de se faire appeler “maître”, “père”, “rabbi”, “abba”, etc. sinon Dieu seul) travailleront de leurs mains (je dis bien « de leurs mains ») comme y exhorte saint Paul (« Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas », etc.) ou mendieront au jour le jour comme le Christ et sa suite. Suivre le Christ, c’est s’appauvrir, s’amoindrir, décroître : « Il faut qu’il croisse et que je diminue. » Là où il y a puissance, argent, richesse, confort, le Christ n’y est pas. C’est le trou de l’aiguille où le riche ne passe pas. Impossible d’être sauvé, disent alors les disciples. Mais à Dieu rien d’impossible.

« Personne ne peut se dire chrétien s’il n’est pas communiste. » Étienne Cabet

Ce qui est sûr, c’est que le christianisme sera toujours, que ce soit individuellement et encore plus collectivement, davantage en réalisation que réalisé – en tension permanente. Il est avant tout critique, krisis, discernement, jugement, révélation, dévoilement, mise à nu des structures de violence, de pouvoir, de domination, etc. (cf. René Girard). D’où son affinité avec l’anarchisme – que releva pour la critiquer le positiviste agnostique et soutien de « l’Église de l’ordre » Charles Maurras (qui sera toujours le maître secret et inavoué des chrétiens conservateurs et des catholiques d’ordre et de tradition) : « Il y a dans l’Évangile un almanach pour former un bon démagogue anarchiste. » Comme lui répondait en quelque sorte Léon Bloy (imam caché des chrétiens insurgés et catholiques incendiaires) : « Les amis de Jésus voient autour d’eux les chrétiens modernes et c’est ainsi qu’ils peuvent concevoir l’enfer. »

Quand Jésus chassait les marchands du Temple

Vous rappelez que selon le Christ, on ne peut « servir Dieu et Mammon » (Matthieu 6. 24 ; Luc 16. 13). De même, pour Jean, « l’arrogance de l’argent ne procède pas du Père, elle procède du monde » et Paul estime que « la racine de tous les maux est la soif de l’argent » (Timothée 6. 10). Quelques siècles plus tard, Charles Péguy constate que « pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances spirituelles ont été refoulées par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l’argent. » Faut-il y percevoir un signe de la mort de Dieu ?

Pas du “Dieu Argent” en tout cas ! Bien loin d’être matérialiste, notre époque (la modernité tardive ou terminale, l’ultramodernité, la postmodernité – comme on voudra) est idéaliste et spiritualiste en diable – désincarnée, désincarnante, désincarnationniste. N’en déplaise à ce bon vieux Charles, l’argent est davantage une puissance spirituelle que matérielle. On pourrait même dire que pour la première fois dans l’histoire du monde toutes les puissances matérielles ont été refoulées par une seule puissance spirituelle qui est la puissance de l’argent. Là où même Dieu a échoué, l’Argent, lui, a réussi – en témoigne la destruction du monde en cours.

Tout le monde le sait depuis Max Weber, l’éthique protestante a quelque chose à voir avec l’esprit du capitalisme – et nombre d’auteurs, de chercheurs, de penseurs, universitaires ou non, ont montré si ce n’est démontré les multiples liens entre chrétienté et modernité, si ce n’est entre christianisme et capitalisme – que ce soit pour les louer ou les déplorer, d’ailleurs. L’abstraction “Dieu” pourrait avoir quelque chose à voir avec l’abstraction “Argent”.

En tout cas, abstraction pour abstraction, le christianisme authentique, la sequela Christi, l’imitatio Christi, est un choix radical de Dieu et un refus tout aussi radical de l’Argent : le christianisme authentique est absolument incompatible avec le capitalisme et le système-argent sous toutes ses formes.

« Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ! »

Décrivant le mode de vie communautaire des premiers chrétiens, l’évangéliste Luc écrit : « Tous les croyants sont unis et ils mettent en commun tout ce qu’ils ont. Ils vendent leurs propriétés et leurs objets de valeur, ils partagent l’argent entre tous, et chacun reçoit ce qui lui est nécessaire. Chaque jour, d’un seul cœur, ils se réunissent fidèlement dans le temple. Ils partagent le pain dans leurs maisons, ils mangent leur nourriture avec joie et avec un cœur simple » (Acte des apôtres 2. 43-46). Cette description ressemble énormément à celle que fait Karl Marx du communisme dans La critique du programme de Gotha, qu’il résume par la formule : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». La racine du communisme est-elle finalement chrétienne ?

Étienne Cabet, qui a été le premier à se dire “communiste” dès 1840, fondateur de la colonie d’Icarie (1847-1895), communauté communiste chrétienne installée au Texas, écrivait en 1846 dans Le vrai christianisme selon Jésus-Christ : « Personne ne peut se dire chrétien s’il n’est pas communiste. »

Le communisme, c’est-à-dire le partage des biens, au sens de la mise en commun des biens, est pour le chrétien authentique, en tout cas dans le christianisme originel, une obligation (mais pas une contrainte). Après, il ne faut pas faire de Jésus un socialiste, un communiste, un révolutionnaire social, politique, économique, etc., un Che Guevara juif palestinien. S’il y a “socialisme chrétien” ou “communisme chrétien”, c’est par surcroît, ce n’est pas le but, mais le moyen et l’effet d’une exigence avant tout spirituelle-existentielle : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît ! » Les chrétiens ne sont pas des “christianistes” (ni des socialistes ni des communistes) mais des “christiens”, des “christiques”, des “christs”, d’autres “christs” (comme saint François d’Assise l’alter Christus). Le communisme, c’est le surcroît de la recherche du royaume de Dieu et de sa justice !

On rappelle parfois le communisme apostolique pour en vanter l’esprit tout en concluant immédiatement et préventivement à son impossibilité actuelle, réelle, etc. (rien n’épouvante davantage les chrétiens que cette perspective du communisme chrétien primitif) mais on oublie l’histoire terrible d’Ananie et Saphire tués sur place par Dieu ou Pierre, on ne sait pas trop, pour n’avoir secrètement pas appliqué ce partage intégral des biens. Je le cite in extenso, car il est vraiment trop souvent mis de côté : « Un homme du nom d’Ananie, avec son épouse Saphira, vendit une propriété ; il détourna pour lui une partie du montant de la vente, de connivence avec sa femme, et il apporta le reste pour le déposer aux pieds des Apôtres. Pierre lui dit : “Ananie, comment se fait-il que Satan a envahi ton cœur, pour que tu mentes à l’Esprit, l’Esprit Saint, et que tu détournes pour toi une partie du montant du domaine ? Tant que tu le possédais, il était bien à toi, et après la vente, tu pouvais disposer de la somme, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi ce projet a-t-il germé dans ton cœur ? Tu n’as pas menti aux hommes, mais à Dieu.” En entendant ces paroles, Ananie tomba, et il expira. Une grande crainte saisit tous ceux qui apprenaient la nouvelle. Les jeunes gens se levèrent, enveloppèrent le corps, et ils l’emportèrent pour l’enterrer. Il se passa environ trois heures, puis sa femme entra sans savoir ce qui était arrivé. Pierre l’interpella : “Dis-moi : le domaine, c’est bien à ce prix-là que vous l’avez cédé ?” Elle dit : “Oui, c’est à ce prix-là.” Pierre reprit : “Pourquoi cet accord entre vous pour mettre à l’épreuve l’Esprit du Seigneur ? Voici que sont à la porte les pas de ceux qui ont enterré ton mari ; ils vont t’emporter !” Aussitôt, elle tomba à ses pieds, et elle expira. Les jeunes gens, qui rentraient, la trouvèrent morte, et ils l’emportèrent pour l’enterrer auprès de son mari. Une grande crainte saisit toute l’Église et tous ceux qui apprenaient cette nouvelle. » (Actes des Apôtres 5. 1-11)

« La convergence fondamentale du christianisme et de l’anarchisme, c’est la critique radicale de tout pouvoir, la mise à bas de toute puissance, trône, domination. »

Voilà. On en fera l’exégèse qu’on voudra, ou pourra, mais on ne peut pas tellement dire que ça aille dans le sens de la propriété privée, du capitalisme, ou de l’atténuation du communisme apostolique qui, s’il est volontaire, n’en est pas moins obligatoire. En tout cas, on ne peut pas l’écarter du revers de la main comme une forme datée d’organisation de l’Église ou une simple exigence morale, “spirituelle” (entendue comme non concrète, non pratique, non réelle, non matérielle…) – et pourtant c’est ce que tout le monde fait.

Vous vous revendiquez de l’anarchisme chrétien. Or l’anarchisme a souvent rimé avec la vieille formule de Blanqui “ni Dieu, ni maître” et avec un athéisme très virulent. On se souvient qu’en 1987, Jacques Ellul, également anarchiste chrétien expliquait que Guy Debord, avec qui il avait des rapports amicaux, avait refusé qu’il intègre l’Internationale situationniste en raison de sa foi. Une convergence est-elle aujourd’hui encore possible entre anarchisme chrétien et anarchisme athée ?

Il me semble que oui, d’autant plus qu’ayant perdu la foi, je suis aujourd’hui, au sens strict, athée, a-thée, sans dieu. La virulence vient aujourd’hui et hier plus souvent des athées que des croyants, il est vrai. Mais il ne faut pas oublier les siècles d’oppression religieuse, de chasse aux athées, hérétiques, mécréants et autres libertins dans les chrétientés médiévales et surtout modernes – comme dans la plupart des sociétés religieuses de l’histoire hier et aujourd’hui. Les athées (révolutionnaires, républicains, laïcs, francs-maçons, anarchistes, communistes…) n’ont pas eu le monopole de la violence (anti)religieuse – les croyants de toutes religions, chrétiennes comprises, même officiellement non-violentes comme le bouddhisme (originel), l’ont montré, le montrent et le montreront encore – hélas ! Le christianisme lui-même a été persécuté par l’Empire romain comme athéisme, puisqu’il refusait de sacrifier quelques grains d’encens devant la statuette de l’empereur. Accusation à laquelle saint Justin de Naplouse, premier philosophe chrétien, premier philosophe converti au christianisme, répondra : « Nous sommes les athées de tous les faux dieux. » Dénoncé publiquement par le philosophe cynique Crescens, Justin sera fouetté et décapité à Rome sur ordre du préfet de la ville, le philosophe stoïcien Junius Rusticus, dont le disciple et ami n’est autre que l’empereur philosophe Marc Aurèle (lequel ne pensait en rien être Dieu, mais homme, comme en témoignent ses Pensées pour moi-même).

En tout cas, la convergence fondamentale du christianisme et de l’anarchisme, c’est la critique radicale de tout pouvoir, la mise à bas de toute puissance, trône, domination.

Vous défendez l’écologie intégrale, que vous définissez comme « une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle ». Or, l’écologie humaine est un concept purement catholique, qui rebute nombre d’athées. Comment convertir les non-croyants à cette forme d’écologie ? L’écologie intégrale ne se condamne-t-elle pas à demeurer marginale ?

L’écologie intégrale est un concept né en contexte chrétien mais destiné à le déborder. Lorsque j’ai forgé publiquement ce concept en 2006-2007 dans le cadre de mon engagement spirituel, intellectuel et existentiel chrétien dans l’Église catholique, bien avant qu’il ne soit repris (sans toujours le savoir) par d’autres écologistes chrétiens comme le théologien Fabien Revol, ou encore Gaultier Bès de Berc et l’équipe de Limite, et bien avant que le pape François n’en fasse la doctrine officielle de l’Église en l’intégrant au magistère catholique avec l’encyclique Laudato Si’, j’ignorais que le théologien de la libération et ex-prêtre catholique Leonardo Boff avait utilisé cette expression quelques années auparavant. Comme quoi, c’était dans l’air du temps !

En tout cas, une écologie intégrale n’a pas vocation à être confessionnelle, de même que le concept tout à fait logique d’écologie humaine n’est pas la propriété ni l’otage des catholiques. Une écologie humaine, c’est tout simplement l’écologie de l’humain, ce n’est pas forcément la doctrine bioéthique catholique, même s’il y a des points de convergence sur la critique et le refus de la reproduction artificielle de l’humain (DPN, PMA, GPA, etc.) et son eugénisme concomitant. De même que la plateforme commune de l’écologie profonde proposée par Aldo Leopold à partir de 1973 lorsqu’il a forgé l’expression deep ecology, l’écologie intégrale (et l’écologie humaine qui en fait partie) a pour vocation d’être à la fois radicale (allant aux racines) et fondamentale mais en même temps plurielle et plurale dans ses motifs et ses motivations – notamment ses motivations et dimensions spirituelles qui ne sont pas forcément chrétiennes ni même forcément religieuses. Les catholiques n’ont pas le monopole de l’écologie humaine ni l’apanage de l’écologie intégrale. Le pape l’a bien rappelé dès le début de son encyclique, c’est l’affaire de tous, c’est une écologie pour tous.

Falk Van Gaver : « L’anarchisme, l’écologisme et l’animalisme sont nés ensemble »

Par Le Comptoir le 11 Mai 2022

Après avoir complètement changé de camp politique, Falk Van Gaver se décrit aujourd’hui comme “anarchiste, écologiste et végétarien”, et l’un des premiers utilisateurs, en France du terme, “écologie intégrale”, repris plusieurs années plus tard par le pape François dans son encyclique « Laudato Si' » . Un parcours singulier que l’essayiste raconte dans « Comme une herbe sauvage » (éditions L’escargot).

Le Comptoir : Vous êtes, selon vos dires, anarchiste et écologiste. Comment définissez-vous ces termes ?

Falk Van Gaver : L’anarchiste est, au sens strict, celui qui refuse le pouvoir, l’autorité, la domination, dans les relations entre les hommes (et les femmes…), qu’elles soient politiques, économiques, sociales, domestiques… Anarchiste est un terme privatif et négatif, son pendant positif est libertaire, qui a été forgé au XIXe siècle pour se distinguer de libéral et intégrer la dimension égalitaire : en effet, la liberté des individus nécessite une certaine égalité entre eux. L’anarchiste est donc à la fois libertaire et égalitaire, ce qui le distingue du libéral et du libertarien d’un côté, mais aussi de tout mouvement autoritaire et a fortiori totalitaire, bien sûr nationaliste ou fasciste, mais également socialiste ou communiste : l’anarchisme est un socialisme – voire un communisme – libertaire.

« L’anarchisme vise idéalement l’abolition de L’État. »

Concrètement, il se traduit par une démocratie directe communale et fédérative, sur le modèle de la Commune de Paris ou de la révolution anarchiste pendant la guerre d’Espagne, avec des mandats impératifs, brefs, responsables, récusables, révocables, non cumulables et non renouvelables (éventuellement désignés par tirage au sort), et en même temps, à la différence de certaines formes de populisme démocratique, par une primauté de la liberté individuelle – tant qu’elle ne nuit pas à celle des autres et respecte l’égalité minimale. L’anarchie, pour faire bref, c’est l’autogestion, tant politique qu’économique, mais aussi territoriale, éducative, etc., bref, l’auto-organisation sociale sous toutes ses formes. C’est un fédéralisme intégral, autonomiste, coopératif, ascendant et subsidiaire. L’anarchisme vise idéalement l’abolition de l’État, mais sa traduction positive et réaliste, le libertarisme, promeut avant tout l’autonomie individuelle et collective ici et maintenant, la démocratie radicale, c’est-à-dire réelle et maximale. L’anarchiste appuie donc toutes les forces qui vont en ce sens, horizontalistes, égalitaires et libertaires, et combat celles qui vont contre, verticalistes, hiérarchistes et autoritaires.

L’écologiste est celui qui défend non seulement l’intégrité et la vitalité des écosystèmes mais également l’intégration écologique de l’humanité dans son ensemble. L’écologiste rompt avec l’anthropocentrisme. Loin de placer l’humanité au-dessus de tout le reste, il la replace dans son contexte, dans la biosphère, et réintègre chaque société humaine dans son environnement : c’est le biorégionalisme, qui tend à l’adéquation entre la région écologique et l’autonomie économique et politique. L’écologisme est écocentrique et biocentrique : ce qui compte, c’est l’environnement vivant, c’est-à-dire le vivant dans son environnement, et tout ce qui favorise cette vitalité. L’anarchisme poussé au bout tend à l’écologisme, en défendant une solidarité avec tous les humains, mais également avec les autres vivants. Il y a un lien historique, dès le XIXe siècle, entre l’émergence des courants anarchistes, écologistes, ou plutôt “naturiens” ou “naturistes” comme on disait alors, et aussi végétariens et autres “légumistes”…

Justement, vous êtes végétarien. Est-ce pour vous indispensable lorsque l’on est écologiste ?

Je ne vois pas comment on peut être sérieusement écologiste aujourd’hui sans prôner non seulement l’abolition totale de l’élevage industriel et de la pêche industrielle, mais aussi de la chasse, de la pêche et de l’élevage en général, ou du moins des restrictions telles qu’elles confinent à leur quasi disparition ou leur maintien sur un mode exceptionnel et rare (pour certains peuples dits autochtones, certaines populations indigènes, nomades…, par exemple). Et on ne peut pas être sérieusement animaliste sans être non seulement végétarien, mais végétalien, végane, abolitionniste : pour l’abolition de l’exploitation, l’esclavage et l’abattage des animaux. C’est une question de principes, d’éthique, de morale, mais aujourd’hui c’est aussi une question d’urgence écologique : je ne vois pas comment on pourra faire la révolution écologique nécessaire sans quasi abolir l’élevage, la pêche et la chasse…

« Comment prendre au sérieux un projet ou un programme d’émancipation qui se cantonnerait aux humains seulement et serait une forme encore de suprémacisme humain ? »

Il faut inventer d’autres façons de vivre avec les animaux, sauvages bien sûr, mais également domestiques, familiers, penser une véritable zoopolitique qui permette à tous les vivants de vivre ensemble. La consommation de produits animaux, qui implique l’esclavage et l’abattage des animaux, n’est non seulement pas nécessaire, elle est non seulement inutile et immorale, mais elle est néfaste, pour les animaux bien entendu, mais aussi pour l’environnement et pour les humains. Comment prendre au sérieux un projet ou un programme d’émancipation qui se cantonnerait aux humains seulement et serait une forme encore de suprémacisme humain ? C’est pourtant là ce qui caractérise encore par défaut l’essentiel des forces progressistes, socialistes, et même écologistes : le suprémacisme humain, l’indéboulonnable racisme ou spécisme humain…

Comme je l’ai dit plus haut, l’anarchisme, l’écologisme et l’animalisme sont nés ensemble, et s’impliquent mutuellement, comme le soulignaient déjà Élisée Reclus ou encore Louise Michel : « Au fond de ma révolte contre les forts, je trouve du plus loin qu’il me souvienne l’horreur des tortures infligées aux bêtes. Depuis la grenouille que les paysans coupent en deux, laissant se traîner au soleil la moitié supérieure, les yeux horriblement sortis, les bras tremblants, cherchant à s’enfouir sous la terre, jusqu’à l’oie dont on cloue les pattes, jusqu’au cheval qu’on fait épuiser par les sangsues ou fouiller par les cornes des taureaux, la bête subit, lamentable, le supplice infligé par l’homme. Et plus l’homme est féroce envers la bête, plus il est rampant devant les hommes qui le dominent. Des cruautés que l’on voit dans les campagnes commettre sur les animaux, de l’aspect horrible de leur condition, date avec ma pitié pour eux la compréhension des crimes de la force. C’est ainsi que ceux qui tiennent les peuples agissent envers eux ! »

Vous avez un temps été « anarchiste chrétien ». Quel rôle le christianisme a-t-il joué dans votre conversion politique ?

Je suis venu à l’écologisme et l’anarchisme avant de redevenir chrétien, ou plus précisément avant de devenir publiquement et politiquement chrétien. Avant de venir au christianisme politique par le christianisme social notamment et les traditions chrétiennes minoritaires et radicales, pacifistes, égalitaires, libertaires, anarchistes, végétariennes, socialistes, communistes, naturistes, écologistes, etc.

« L’égalité, la liberté, la charité, la solidarité, la compassion, le soin, la sollicitude, la justice, la paix, la non-violence, la tolérance, la proclamation de la dignité de tout être, vivant ou non… »

Ayant grandi dans un milieu catholique conservateur, traditionaliste et contre-révolutionnaire, mais attiré depuis la fin du lycée par les pensées et courants critiques radicaux, anarchistes, socialistes, populistes, luddites, situationnistes, écologistes, technocritiques, décroissants, etc., j’ai retrouvé au début des années 2000, alors que je passais la vingtaine, et que je participais parfois aux actions violentes des black blocs, la portée contestataire, révolutionnaire, libertaire et égalitaire, mais également écologique, du christianisme, qui prône le salut et promeut l’amour non seulement pour tous les humains, mais toutes les créatures et toute la création – le souci, la sollicitude, la justice pour tout ce qui existe. Cela est entré fortement en résonance avec mon engagement politique et existentiel (auprès des enfants des rues de Calcutta par exemple) et lui a donné une assise spirituelle et religieuse. J’ai donc vécu, pendant une douzaine voire quinzaine d’années, du début des années 2000 au milieu des années 2010, une synthèse de mon héritage chrétien et de mon évolution révolutionnaire, pour faire bref, qui s’est exprimée à travers l’“écologie chrétienne” et l’“anarchisme chrétien”, et ma conception de l’“écologie intégrale” dont on sait le succès qu’elle a eu ensuite… On retrouve aujourd’hui cette évolution et cette synthèse notamment autour de la revue Limite.

Avez-vous gardé certaines choses du christianisme ?

Des valeurs évangéliques, certainement. L’égalité, la liberté, la charité, la solidarité, la compassion, le soin, la sollicitude, la justice, la paix, la non-violence, la tolérance, la proclamation de la dignité de tout être, vivant ou non… Mais ces valeurs ne sont pas spécifiquement chrétiennes ni même religieuses, elles font partie des valeurs laïques universelles ou universalisables, universalistes, humanistes, écologistes, animalistes… Il y a des figures chrétiennes engagées que j’aime et j’admire, évidemment, comme François d’Assise, Albert Schweitzer, Ivan Illich et bien d’autres. Mais je ne suis plus chrétien, je ne me dis plus chrétien, même pas chrétien agnostique ou athée comme j’ai pu le dire parfois après ma perte de foi. De par mon parcours, je peux être vu comme une sorte de compagnon de route du christianisme, d’un certain christianisme en tout cas, social, écologique et libérateur.

Je trouve le bouddhisme très intéressant, surtout dans ses dimensions psychologiques, éthiques et pragmatiques, un bouddhisme épuré, non religieux, non dogmatique et laïque me conviendrait assez bien, j’aime beaucoup les tendances anarchistes, écologistes et animalistes du bouddhisme radical, mais on retrouve dans les diverses écoles bouddhiques des dogmes et des croyances spiritualistes et surnaturelles trop infondées ou irrationnelles pour moi qui suis matérialiste et athée… Mais si je soutiens et valorise toutes les dimensions émancipatrices et authentiquement cosmopolites des grandes et petites traditions spirituelles de l’humanité, j’en ai fini pour ma part avec toute religion, toute croyance surnaturelle en tout cas.

L’anarchisme est une doctrine plutôt progressiste. Vous semblez plutôt conservateur ou antimoderne…

Progressiste ou conservateur, révolutionnaire ou réactionnaire, moderne ou antimoderne… Cela dépend pour quoi ! Le progrès de quoi ? La conservation de quoi ? La révolution vers quoi ? La réaction envers quoi ? L’émancipation, la libération de qui et de quoi ? Quelle modernité ? Et à quel prix ? L’apologie du futur à tout prix a aussi donné le profascisme des futuristes italien, et celle de la révolution le communisme totalitaire et génocidaire…

« J’en ai fini pour ma part avec toute religion, toute croyance surnaturelle en tout cas. »

Je repense ici à ce que disait si justement, deux ans avant ma naissance, mon semi-compatriote Günther Anders dans Et si je suis désespéré que voulez-vous que j’y fasse ? : « C’en est arrivé à un tel point que je voudrais déclarer que je suis un « conservateur » en matière d’ontologie, car ce qui importe aujourd’hui, pour la première fois, c’est de conserver le monde absolument comme il est. D’abord, nous pouvons regarder s’il est possible de l’améliorer. Il y a la célèbre formule de Marx : “Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le transformer.” Mais maintenant elle est dépassée. Aujourd’hui, il ne suffit plus de transformer le monde; avant tout, il faut le préserver. Ensuite, nous pourrons le transformer, beaucoup, et même d’une façon révolutionnaire. Mais avant tout, nous devons être conservateurs au sens authentique, conservateurs dans un sens qu’aucun homme qui s’affiche comme conservateur n’accepterait. »

Il faut avant tout défendre et conserver tout ce qu’on voudrait faire progresser, mais pour le conserver, il faut justement être progressiste… Aujourd’hui, je me dirais donc, sans aucun problème, au sens courant, progressiste, socialiste, révolutionnaire (ou réformiste révolutionnaire), sans m’enfermer dans aucune étiquette ni aucun des ces faux débats qui polluent l’atmosphère intellectuelle depuis des générations. C’est l’anarchisme, l’écologisme et l’animalisme qui m’ont amené là, depuis mes positions initiales de jeunesse plutôt “conservatives révolutionnaires” et antimodernes, mais déjà écologistes et anarchistes (serait-ce “de droite” ?). Je suis donc progressiste critique, mais aussi conservateur critique – au sens où l’entendraient Anders ou Orwell, par exemple. Tout dépend ce que l’on entend conserver et faire progresser : pour moi, c’est avant tout la liberté, l’égalité, la solidarité, la dignité et l’autonomie de tous les humains, mais aussi des autres animaux, de la nature, le foisonnement du vivant, le respect et la paix dans la coexistence non-violente…, autant que possible !

« Tout dépend ce que l’on entend conserver et faire progresser. »

Vous avez tenu à revenir sur le parcours d’Immédiatement, revue de “droite littéraire”, à mi-chemin entre le royalisme et l’anarchisme chrétien. En quoi était-ce important ?

Pour comprendre pourquoi Immédiatement a été si importante pour moi, il faut revenir un peu en arrière et voir d’où je viens : d’une famille et d’un milieu social très politisés à l’extrême droite, se répartissant entre une majorité de nationaux-catholiques traditionalistes (ou carrément intégristes en rupture avec l’Église), plutôt conservateurs et contre-révolutionnaires – la « droite réactionnaire”, pour faire bref, et quelques nationalistes-révolutionnaires plutôt irreligieux ou paganisants et européanistes – la “droite révolutionnaire”. Mon père, “anar de droite” et même soixante-huitard d’extrême droite, aux cheveux longs et aux idées courtes, pour caricaturer un peu en paraphrasant Johnny, était un ancien d’Ordre nouveau et militait au Front national. Au collège, j’étais un petit facho, et devenir “royco” en entrant au lycée a été une première étape par l’abandon de toute forme de fascisme et l’adoption d’un royalisme révolutionnaire, libertaire, populaire, proudhonien, fédéraliste, une sorte d’”anarcho-royalisme” inspiré notamment de Bernanos, du Cercle Proudhon, du Lys Rouge du Mouvement socialiste monarchique d’après-guerre et des “maorassiens” de la Nouvelle Action française post-68…

« Le véritable héritage de l’évolution globale et finale d’Immédiatement, populiste, écologiste, décroissante, socialiste, anarchiste et chrétienne. »

La création de la revue “post-royaliste” Immédiatement, antitotalitaire, bernanosienne et orwellienne, dont j’étais le benjamin à dix-sept ans, a été l’étape suivante, par le passage du royalisme au souverainisme de gauche comme de droite, la démarcation encore plus marquée avec l’extrême droite, le nationalisme, le Front national, et l’ouverture vers la pensée radicale : Guy Debord et l’Internationale situationniste, les internationalistes comme Ernesto Che Guevara, Serge Latouche et la décroissance, les “néo-situs” de Tiqqun, Jacques Ellul et la critique de la technique, les luddites et néo-luddites, etc.

Outre George Orwell et Georges Bernanos, la revue se réclamait de figures transversales et inclassables comme Léon Bloy, Charles Péguy, Simone Weil, Jack London, et de l’héritage de la France Libre, de la Résistance et du “gaullisme révolutionnaire”… Si les premiers numéros font en effet la part belle à la “droite littéraire” et ses avatars (les “hussards” et “néo hussards”, Michel Déon, Jean Dutourd, Michel Mohrt, Jean Raspail, Michel Houellebecq, Patrick Besson, Christian Combaz, Christian Laborde, Jérôme Leroy et bien d’autres), de nombreux auteurs de gauche participeront à cette “revue politique et littéraire” (dont Frédéric Fajardie, François Taillandier ou Max Gallo), dont la synthèse finale, quand j’en serai devenu directeur de publication, n’aura plus aucune parenté avec la droite ni a fortiori l’extrême droite. Le dernier numéro d’Immédiatement, intitulé “Populisme ou barbarie”, peut être dit sans ambage “populiste de gauche” et ressemble fort par son angle et son contenu au numéro éponyme (sans le savoir) de la Revue du Comptoir

Existe-t-il aujourd’hui, notamment à droite, des héritiers d’Immédiatement ?

Si Immédiatement a servi de sas vers la gauche radicale et libertaire pour des gens comme moi, elle a aussi permis l’ouverture voire le passage à droite d’un certain nombre de personnes issues de la gauche, comme Élisabeth Lévy. On peut dire que Causeur fait partie des héritiers de droite d’Immédiatement, avec un fort virage à droite cependant, ou même L’Incorrect de Jacques de Guillebon, ancien des dernières années “gauchistes” d’Immédiatement pourtant, qui a rompu avec le “ni droite ni gauche” pour prôner le “à droite toute” et l’“union des droites”, ce qui est évidemment très loin du projet initial d’Immédiatement. Mais le véritable héritage de l’évolution globale et finale d’Immédiatement, populiste, écologiste, décroissante, socialiste, anarchiste et chrétienne, se retrouve aujourd’hui plutôt du côté de la revue Limite, dont la création a été parrainée par des anciens d’Immédiatement, et qui a failli s’appeler… Immédiatement !

Défense des black blocs : « L’émeute est une forme antique et légitime de l’expression politique du peuple »

Par Falk van Gaver

Le Comptoir le 24 juin 2016 •

Depuis quelques mois, un débat agite la gauche radicale : que faut-il penser de la présence dans les manifestations des black blocs, le plus souvent désignés comme des “casseurs” ? Partagé sur les modes d’action de ces groupes, le Comptoir a néanmoins tenu à donner la parole à une voix quasi absente des médias. Anarchiste chrétien et écologiste radical, Falk Van Gaver témoigne en faveur de ce mouvement qu’il connaît bien.

Alors que la privatisation des terres et des ressources de par le monde poursuit son cours, jetant année après année des dizaines de millions de personnes hors de leurs foyers et de leurs champs en faveur de multinationales privées, avec la participation active, juridique et policière, des institutions publiques et étatiques, alors que la militarisation de la répression des contestations permet le développement d’un véritable marché sécuritaire, les politiciens et les éditorialistes s’excitent sur les black blocs et autres “casseurs” – desquels les manifestants lambda sont sommés, par les autorités, les médias et autres voix autorisées, de se démarquer.

« Ce n’est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir. » George Orwell

Qu’il me soit permis, à moi aussi, d’en quelque sorte me démarquer : me démarquer de cette condamnation de la soi-disant “violence” des black blocs au nom d’un pacifisme moralisant quasi unanime et complice de l’Ordre qui permet de légitimer la brutalité de la répression policière à leur endroit.

Je parle d’expérience : j’ai moi-même activement participé, avec quelques autres rédacteurs de Limite, aux actions des black blocs de Gênes en 2001, Barcelone et Bruxelles en 2002. J’y ai vu et vécu la violence policière et militaire, essuyant coups de matraque, tirs de canons à eau, tirs tendus, parfois à bout portant, de grenades et roquettes lacrymogènes, tirs de gomme-cognes et autres flashballs, et même, à plusieurs reprises, tirs à balles réelles. J’ai vu mourir, avec un autre rédacteur de Limite, Carlo Giuliani sur le pavé de la Piazza Alimonda de Gênes le 20 juillet 2001, qui venait de prendre une balle de 9 mm en pleine tête. Je me souviens du sang qui giclait d’un trou bien rond au-dessus de l’œil alors que je me penchais sur lui, genou à terre, juste avant que les carabiniers ne reprennent la place d’assaut sous les cris ulcérés de la foule : « Assassini ! Assassini ! » Juste après, les carabiniers lançaient leurs véhicules blindés à six roues à plein gaz sur les manifestants qui s’égaillaient pour échapper au choc et à l’écrasement. J’ai échappé de justesse à plusieurs reprises à la capture et au tabassage, et j’ai vu les mares de sang laissées par les manifestants passés à tabac. Ces quelques journées ont été une expérience essentielle, peut-être une des plus importantes de ma vie, une révolution mentale, existentielle, une véritable conversion du regard et du rapport au monde et à soi – une réelle libération spirituelle à l’égard de l’aliénation étatique et marchande.

Ainsi, avant tout, pas plus que moi les black blocs et autres “casseurs” ne sont des “sauvageons” ni des “vandales”, des “extrémistes” ou des “marginaux” et encore moins des “terroristes” : ce sont des radicaux, certes, généralement jeunes, activistes ou proches des mouvances anarchistes autonomes, quoiqu’on puisse trouver toutes sortes de gens parmi eux – pas mal d’étudiants, de jeunes éduqués, équilibrés et socialisés, idéalistes, ardents et généreux, mais aussi des travailleurs, des chômeurs, de simples quidams en colère.

Rien ne sert de vouloir diviser les mouvements de contestation du capitalisme en violents et non-violents, ou en violence légitime et illégitime – une violence de résistance légitime des zadistes par exemple contre une violence d’agression illégitime des black blocs. Absurde, d’autant plus que nombre de personnes passent de l’un à l’autre. Comme l’écrivait George Orwell, qui participa à la Révolution espagnole au sein du Poum où il a failli laisser sa peau dans la répression des anarchistes et poumistes par les communistes staliniens, « ce n’est pas entre violence et non-violence que passe la grande différence, mais entre avoir ou ne pas avoir le goût du pouvoir » (Dans le ventre de la baleine et autres essais). Comme le disait naguère, d’une autre manière, le philosophe suisse Nicolas Tavaglione : « L’émeute nous met face à un choix de société vieux comme l’Europe : la liberté ou la sécurité. En posant cette équation, les black blocs sont les meilleurs philosophes politiques du moment. » (« Qui a peur de l’homme noir ? », Le Courrier, Genève, 11 juin 2003)

« La violence des black blocs est, comme celle de Jésus, une violence physique symbolique. »

C’est ici que passe la discrimination, et non entre violents et non-violents. C’est lorsque Jésus a chassé violemment les marchands du Temple à coups de fouet de cordes, renversant leurs étals et dispersant leur bétail et volaille, que les grands prêtres et les scribes ont décidé sa morti.

Car la violence des black blocs est, comme celle de Jésus, une violence physique symbolique. À Gênes, Barcelone, Bruxelles, nous avons attaqué et vandalisé, comme les jeunes d’aujourd’hui, les symboles physiques de l’aliénation économique et politique – banques, commissariats, prisons, sex-shops… – et nous nous sommes affrontés, de manière offensive autant que défensive, aux forces de l’ordre qui tentaient de nous circonvenir. Il faut le répéter, la violence des casseurs anticapitalistes est une violence politique à portée symbolique. Les black blocs ou les zadistes n’ont jamais tué personne, mais c’est le contraire qui est vrai : Carlo Giuliani ou Rémi Fraisse ont payé de leur vie leur engagement physique pour défendre la vie bonne. Et je ne parle pas ici des dizaines et centaines de militants tués dans les pays du “Sud”, du “Tiers-monde”.

« Si nous n’avons pas la vocation ou le courage d’y participer, ayons au moins la décence de ne pas les condamner. »

Le black bloc n’est qu’une tactique politique parmi d’autres, une des formes possibles de l’action directe et de la désobéissance civile, plus ou moins efficace et appropriée selon les circonstances, une forme d’action collective inséparable des autres – manifestations, occupations, ZAD, etc. – qui s’inscrit dans la vieille tradition de l’émeute populaire mise en lumière par de grands historiens. Loin d’être une éruption irrationnelle, l’émeute est une forme antique et légitime de l’expression politique du peuple, surtout lorsque ce dernier voit sa souveraineté confisquée par une élite – qu’elle soit monarchique, aristocratique, ecclésiastique, oligarchique ou pseudo-démocratique. Émeutes, processions, charivaris, carnavals et chahuts : ce sont ces vénérables coutumes de contestation populaire que nous voyons aujourd’hui renaître dans les manifestations, escarmouches et échauffourées des black blocs, ZAD et autres NO TAV. Si nous n’avons pas la vocation ou le courage d’y participer, ayons au moins la décence de ne pas les condamner.

Note :

i « Entré dans le Temple, Jésus se mit à expulser ceux qui vendaient et ceux qui achetaient dans le Temple. Il renversa les comptoirs des changeurs et les sièges des marchands de colombes, et il ne laissait personne transporter quoi que ce soit à travers le Temple. Il enseignait, et il déclarait aux gens : “L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison sera appelée maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits.” Apprenant cela, les grands prêtres et les scribes cherchaient comment le faire périr. En effet, ils avaient peur de lui, car toute la foule était frappée par son enseignement. »

Marc 11, 15-18

« Dans le Temple, il trouva installés les marchands de bœufs, de brebis et de colombes, et les changeurs. Il fit un fouet avec des cordes, et les chassa tous du Temple, ainsi que les brebis et les bœufs ; il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs, et dit aux marchands de colombes : “Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce.” »

Jean 2, 14-15

Références bibliographiques :

Francis Dupuis-Déri, Les black blocs : La liberté et l’égalité se manifestent, Lux, 2016

Collectif Mauvaise Troupe, Défendre la ZAD, L’éclat, 2015

Collectif Mauvaise Troupe, Contrées. Histoires croisées de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de la lutte No TAV dans le Val Susa, L’éclat, 2016

David Harvey, Villes rebelles. Du droit à la ville à la révolution urbaine, Buchet-Chastel, 2015

Saskia Sassen, Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, Gallimard, 2016

Edward P. Thompson, Les usages de la coutume. Traditions et résistances populaires en Angleterre XVIIe-XIXe siècles, EHESS/Gallimard/Seuil, 2015

Lesley J. Wood, Mater la meute. La militarisation de la gestion policière des manifestations, Lux, 2015

Kaoutar Harchi, ainsi l’animal en nous

Par Le Comptoir le 8 janvier 2025

Dans son essai saisissant « Ainsi l’animal et nous », publié en 2024 aux éditions Actes Sud, Kaoutar Harchi interroge notre rapport à l’animalité pour mieux explorer les mécanismes d’oppression et de domination qui façonnent nos sociétés. Avec une érudition rare et une écriture vibrante, l’autrice nous invite à reconsidérer les frontières artificielles que nous avons érigées entre l’homme et l’animal, pour dévoiler les conséquences humaines, sociales et politiques de ces divisions.

Comprendre comment nous traitons les animaux, c’est aussi comprendre comment nous nous traitons entre nous, explique Kaoutar Harchi dans cet ouvrage qui allie réflexion philosophique, analyse sociologique et récit personnel. Loin de se limiter à une dénonciation classique de l’exploitation animale, l’essai éclaire les liens profonds entre les violences infligées aux animaux et celles exercées contre les groupes humains marginalisés.

Une scène fondatrice

Dès les premières pages, Kaoutar Harchi transporte le lecteur dans un souvenir d’enfance marquant. Dans un quartier populaire, un jeune garçon, Mustapha, est attaqué par un chien policier. Face à l’indignation des habitants qui demandent des comptes aux forces de l’ordre, ces dernières répliquent avec violence : « C’est vous les chiens ». Ce moment, ancré dans la mémoire de l’autrice, devient le point de départ d’une réflexion sur l’animalisation des humains : « Cet incident révélait une vérité plus vaste : ceux que l’on traite d’animaux sont aussi ceux que l’on domine. »

En mêlant autobiographie et réflexion théorique, Harchi crée une dynamique qui rend son propos à la fois accessible et profondément émouvant. « La mémoire, c’est une matière vive. Elle nourrit nos interrogations et donne à nos idées un ancrage émotionnel », explique-t-elle. Cet ancrage personnel confère à son essai une force unique, où l’analyse se conjugue à l’intime.

« Loin de se limiter à une dénonciation classique de l’exploitation animale, l’essai éclaire les liens profonds entre les violences infligées aux animaux et celles exercées contre les groupes humains marginalisés. »

Un lien entre oppression humaine et animale Au cœur de Ainsi l’animal et nous, Harchi développe une idée forte : la hiérarchisation entre les espèces, souvent justifiée par une prétendue supériorité humaine, est une construction sociale qui a également servi à opprimer certains groupes humains. Ainsi l’histoire de l’humanité est jalonnée d’exemples où l’animalisation a permis de légitimer la domination.

Elle s’appuie sur des exemples historiques saisissants, comme les abattoirs de Chicago au XIXᵉ siècle. Ces lieux, où les animaux étaient abattus en masse grâce à des procédés mécanisés, ont inspiré Henry Ford dans la création de ses chaînes de montage pour les automobiles. Cette transposition des techniques d’exploitation animale au domaine industriel montre comment les logiques de déshumanisation se répètent et se renforcent. « Quand l’animal devient une machine, l’humain suit le même destin », souligne-t-elle.

De plus, Harchi rappelle que l’animalisation a été utilisée pour justifier des violences raciales, coloniales et sexistes. Les discours nazis, par exemple, glorifiaient certaines espèces animales (comme le loup) tout en réduisant des groupes humains à une condition infrahumaine, à l’image des Juifs, qualifiés de « rats » dans la propagande. Cette instrumentalisation de l’animalité pour légitimer l’exclusion et l’extermination est un des points centraux de l’ouvrage. En comprenant les mécanismes qui nous poussent à exploiter et à maltraiter les animaux, nous pouvons mieux comprendre les autres formes d’oppression.

Une critique des idéologies modernes

L’essai de Kaoutar Harchi ne se limite pas à un constat historique. Il interroge aussi les idéologies contemporaines et notre rapport actuel au vivant. Elle pointe du doigt l’hypocrisie de certaines approches qui célèbrent une vision romantique de la nature tout en perpétuant des logiques d’exploitation. « La nature que nous glorifions est souvent une construction, un miroir de nos propres fantasmes de domination », affirme-t-elle.

« La hiérarchisation entre les espèces, souvent justifiée par une prétendue supériorité humaine, est une construction sociale qui a également servi à opprimer certains groupes humains. »

Harchi invite à repenser notre responsabilité envers le vivant. Elle rejette une vision anthropocentrée pour proposer une éthique élargie, où les frontières entre l’humain et l’animal seraient repensées dans une logique de coexistence et de respect mutuel. Il ne s’agit pas seulement de sauver les animaux, mais de nous sauver nous-mêmes d’un système qui détruit toute forme de vie au nom de la productivité.

Une écriture sensible et éclairante

Ce qui distingue particulièrement Ainsi l’animal et nous, c’est la voix unique de Kaoutar Harchi. Son écriture, à la fois poétique et incisive, parvient à captiver tout en suscitant une réflexion profonde. « J’écris pour questionner, mais aussi pour toucher. Le savoir seul ne suffit pas à changer les choses, il faut aussi que l’on ressente », explique-t-elle.

Son essai est une invitation à réfléchir, mais aussi à agir. En montrant que les luttes pour la dignité humaine et animale sont intimement liées, elle propose une vision unifiée des combats pour la justice. Ce qu’elle défend, c’est une pensée de l’interdépendance : nous ne pouvons être libres qu’en libérant le vivant tout entier.

Un livre essentiel pour notre époque

Ainsi l’animal et nous s’impose comme une lecture incontournable pour quiconque s’interroge sur les rapports de pouvoir, la condition animale et les défis de notre époque. Kaoutar Harchi y développe une pensée puissante et novatrice, capable de transformer notre regard sur le monde.

« Il ne s’agit pas seulement de sauver les animaux, mais de nous sauver nous-mêmes d’un système qui détruit toute forme de vie au nom de la productivité. »

Dans un contexte où les crises écologique et sociale s’intensifient, son appel à une éthique du vivant résonne avec une acuité particulière. Il est temps d’apprendre à cohabiter, à reconnaître que nous ne sommes pas au sommet d’une pyramide, mais au cœur d’un réseau où chaque vie compte.

Un livre lumineux et nécessaire, qui confirme Kaoutar Harchi comme l’une des voix intellectuelles les plus brillantes de sa génération.

Benoît Labre

Éditions Actes Sud, 2024, 320 p.

Nastassja Martin : « Le sentiment du sublime devant la nature sauvage disparaît avec la sécurité de celui qui le regarde »

Par Le Comptoir le 26 février 2019

Nastassja Martin est une anthropologue, disciple de Philippe Descola, qui a publié un livre important sur les Gwich’in d’Alaska, « Les Âmes sauvages » (éditions La Découverte), d’après son “terrain” d’ethnologie où elle a pu interroger sur le terrain les concepts descoliens de naturalisme et d’animisme. « Vivre dans un monde animé » pourrait-il nous libérer de l’impérialisme technoscientifique ?

Le Comptoir : Vous êtes partie en Alaska, synonyme de nature sauvage pour nous, de wilderness nord-américaine… Qu’avez-vous trouvé là-bas ?

Nastassja Martin : L’Alaska peut difficilement être pensé comme un territoire uniforme. Pour schématiser, disons que dans la première Alaska dans laquelle j’ai vécue, américaine, j’ai trouvé exactement cela : la wilderness vierge et sauvage telle que nous la fantasmons en Europe, les grands espaces pleins d’animaux et quasiment vides d’humains. Pourtant j’ai été frappée, en arrivant sur mon terrain à Gwich’aazhee (Fort Yukon), de réaliser la perte de tous les éléments qui composaient pour moi le tableau de cette Grande Nature, extérieure, a-humaine et transcendante. Dans ce village Gwich’in délabré, pas le moindre signe d’animaux sauvages. Alors que partout sur les routes alaskiennes, on croise élans et caribous régulièrement, ici au beau milieu de la taïga subarctique, ils avaient disparu de la circulation. Ne semblaient subsister que ruines et left-overs restes d’un Occident arrivé trop vite et trop fort, déjà recrachés sur les berges de la rivière Yukon avant d’avoir pu être digérés. J’ai dû me rendre à l’évidence : Fort Yukon n’était pas un village de nature-lovers amoureux de la nature mais de chasseurs ; Fort Yukon était habité de chasseurs qui manifestement avaient été percutés de plein fouet par une autre réalité ; ils étaient plongés dans une profonde dépression, morale comme physique, parce qu’ils avaient perdu les animaux qu’ils poursuivaient.

Voilà qui asséna un premier coup à l’idée que je me faisais du sauvage alaskien, parasitée par les images faussement idylliques construites par et avec le modèle des parcs nationaux : à Fort Yukon, les animaux ne se donnaient pas à voir innocemment à leurs protecteurs. J’ai réalisé avec le temps qu’il y avait ici un triple enjeu qui allait déterminer tout ce que j’allais pouvoir dire de la “nature” par la suite : l’histoire politique et économique liée à la colonisation dans laquelle les Gwich’in étaient insérés d’une part, les transformations violentes entraînées par le réchauffement climatique d’autre part, et enfin la manière dont leur mode de relation au monde animiste pouvait encore apporter des réponses efficaces au monde tel qu’il était en train de se métamorphoser.

Ce que j’ai réalisé dans la taïga alaskienne, c’est que ce n’était pas au cœur de la wilderness que j’avais plongé, mais de la débâcle.

Peut-on encore parler de “nature” ? Ce concept est-il pertinent ?

Oui et non. Face aux métamorphoses environnementales sans précédent affectant le Grand Nord, on pourrait croire que la nature stable et pérenne et son superlatif la wilderness sauvage et sublime deviennent des concepts obsolètes. Ils devraient disparaître en même temps que le permafrost fond à vue d’œil, que les pumas remontent au nord pour suivre les lapins qui suivent leur herbe repoussant plus rapidement sur les sols brûlés de la taïga subarctique, que les ours polaires descendent au sud pour fuir la glace qui se dérobe sous leurs pieds. Le milieu subarctique semble déboussolé, et il devrait a priori en aller de même avec le concept de “sauvage”, ceci pour une raison simple : le sentiment du sublime disparaît avec la sécurité de celui qui le regarde.

Pourtant, force est de constater que la wilderness est loin d’être tombée aux oubliettes. Il ne devrait plus y avoir de touristes pour venir l’admirer, parce que nous sommes tous emportés par cette débâcle aux côtés de tous les autres êtres avec toutes leurs différentes constitutions, et pourtant. Pourtant le monde, si, regorge de touristes qui ne se voient pas, eux aussi, juchés sur un bloc de glace et le regard hagard, inexorablement charriés vers l’aval. C’est peut-être de ce paradoxe qu’il nous faut partir. Du fait qu’ils soient justement là, dans ces lieux dits “de grande nature”, au sein desquels les métamorphoses environnementales sont les plus visibles, non seulement sur toute la faune, aquatique, terrestre et sur la flore, mais aussi sur le corps des humains qui vivent au contact de ces milieux. Je ne parle pas de quelques explorateurs téméraires ; je parle de hordes de touristes qui viennent profiter du sightseeing visite de lieux qu’offre la grande, immémoriale et éternelle wilderness mais aussi, preuve que le couple nature/culture n’est pas simplement conceptuel mais pratique, du sightseeing “culturel”. Ainsi en Alaska, et en dépit du fait que ce territoire n’offre pas des indigènes aux atours aussi “riants” que chez leurs voisins Russes, on se pâme d’indigénisme : la compagnie d’avion de fret Warballows, qui achemine passagers et vivres jusqu’aux villages Gwich’in du nord-est de l’Alaska, propose en été et une fois par semaine un « tour combiné nature/culture » qui offre, contre la modique somme de 3000 dollars, le package survol des caribous de la plaine côtière arctique le matin, et tour en mini bus du village-ghetto de Fort Yukon l’après-midi. Ces indiens-là titubent dans les rues d’un village ruiné par les assauts de la rivière chaque fois plus violents et jonché de déchets de l’Occident ? Qu’à cela ne tienne, on aura quand même quelque chose à raconter de cette grande nature et de cette pauvre culture dont on aura fait le tour en un jour, l’appareil photo bien rempli de caribous vus du ciel et d’humains en faillite. Ces guettos at the edge of the wilderness au bord de la nature sauvage se multiplient, la dualité s’accentue, malgré le mélange des êtres et des choses, l’hybridité qui reprend ses droits, l’effacement des frontières, si évident, inexorable, en cours.

« Ce que j’ai réalisé dans la taïga alaskienne, c’est que ce n’était pas au cœur de la wilderness que j’avais plongé, mais de la débâcle. »

Non, on ne peut raisonnablement plus parler de “nature” si l’on regarde autour de soi le monde qui change, et si l’on porte le regard plus loin, vers les myriades de collectifs qui n’ont jamais eu recours à ce concept pour médiatiser leur relation au monde, comme c’est le cas des Gwich’in, parmi tant d’autres.

Si, on peut encore parler de “nature”, parce que c’est cette même vieille idée qui à l’heure actuelle continue de faire des ravages ; cette même vieille idée à laquelle nos institutions naturalistes continuent d’accorder tout crédit, découpant le monde en zones protégeables et zones exploitables, et en excluant toutes autres formes de relations au vivant.

Faut-il dépasser le naturalisme ?

Avant de pouvoir « dépasser » le naturalisme, il faudrait déjà pouvoir le comprendre, le décortiquer, et être bien conscients de ses effets sur nos vies, et sur celles des indigènes.

Évidemment, Bruno Latour a raison lorsqu’il dit qu’il y a bien longtemps que nous faisons autre chose que ce que disent nos institutions, que nous ne sommes plus naturalistes depuis longtemps, en témoignent les hybrides avec lesquels nous composons dans les laboratoires comme dans notre quotidien, qui montrent que nous débordons allègrement les cases conceptuelles que nous nous sommes assignées depuis la Renaissance. Quelque chose bouillonne, quelque chose n’a de cesse de démembrer nos collectifs. Pourtant, si l’on se place du côté des structures politiques, des instances de cadrage, des politiques d’États et de nos manières d’organiser la nature en la segmentant en deux, l’une à protéger, l’autre à exploiter (les deux faces d’une même pièce, celle de l’ontologie occidentale), force est de constater que nous sommes encore loin d’avoir dépassé l’ontologie naturaliste telle que définie par Philippe Descola. Le naturalisme est le schème de relation qui tient notre monde, qui le structure, qui le stabilise. Qu’il soit en train d’imploser, certes. Mais il reste le schème dominant, le schème avec lequel sont arrivés les colons en Amérique, le schème avec lequel on continue d’asservir les milieux éco-humains qui ne rentrent pas dans le cadre

Faut-il dépasser le naturalisme ? Évidemment. Il faudrait pouvoir composer avec les autres modes de relation au monde, se donner les moyens d’accepter d’autres régimes de réalité, qu’ils soient animistes, totémistes ou analogistes, d’abord parce qu’ils sont peut-être plus à même de sortir de l’impasse dialectique et réversible dans laquelle nous nous trouvons : la toute-puissance de notre machine théorique moderne et l’efficacité prouvée de ses applications d’une part ; l’inéluctabilité de l’effondrement global, planétaire, irréversible, qui nous pend au nez. Les chasseurs animistes du Grand Nord ne nous parlent que de ça : de l’incertitude des êtres et des choses avec lesquels ils vivent, mais des milieux vivaces que leur dialogue, mythique et actuel, produit.

Il faudrait aussi pouvoir écouter tous ceux qui font des ponts entre les disciplines pour montrer à quel point leurs frontières sont poreuses et nécessitent d’être mises en dialogue pour faire face collectivement à “ce qui vient”. Pour ma part et dans cette optique, j’essaie de recommencer à raconter des histoires. Des histoires d’êtres humains qui ont fait des choix subversifs en décidant de vivre à la marge, en forêt, pour continuer d’entretenir (ou réparer) des relations avec les êtres non-humains qui comptent pour eux. Que font les chasseurs lorsque la nuit tombe ? Ils se racontent des histoires, des histoires d’êtres métamorphiques, des histoires du jadis, ce temps où les frontières entre les êtres n’étaient pas encore stabilisées, où animaux et humains parlaient la même langue, où exister et devenir, c’était se spécifier. À ma manière, je tente de traduire ces histoires mythiques chuchotées au coin d’un feu pour qu’elles fassent écho dans notre monde à nous. Et peut-être qu’elles nous rappellent, si elles résonnent, que nous aussi nous avons été autres dans un lointain passé, que nous avons poursuivi les âmes des animaux en rêves et dans nos chasses, et que c’est ce lointain passé en nous qu’il nous faut désormais laisser affleurer à la surface de notre quotidien pour infléchir le terrible à-venir que l’on nous annonce.

L’écologie vous paraît-elle un paradigme pertinent ?

C’est une question complexe et je ne m’aventurerai pas à y répondre de manière univoque ou définitive. En ce qui concerne l’Alaska en tout cas, la manière dont les institutions politiques ont mis en pratique l’écologie a fait beaucoup de mal aux populations indigènes de chasseurs-cueilleurs qui habitent ces territoires. En effet, le dogmatisme inhérent à la protection environnementale est problématique, surtout lorsqu’il exclut les relations tissées entre humains et non-humains dans des milieux spécifiques sur des milliers d’années. En Alaska et sur des territoires historiquement parcourus par des chasseurs-cueilleurs, isoler les animaux des potentielles relations qu’ils pourraient entretenir avec leurs chasseurs pour les protéger a non seulement des effets très importants sur l’éthologie des animaux, qui modifient leurs comportements de manière visible et tendent à devenir des “sauvages domestiques”, mais aussi évidement sur les chasseurs, qui en perdant leurs proies se perdent eux-mêmes, puisque les dits animaux sont constitutifs de leur existence, au sens ontologique.

« Les chasseurs animistes du Grand Nord ne nous parlent que de ça : de l’incertitude des êtres et des choses avec lesquels ils vivent, mais des milieux vivaces que leur dialogue, mythique et actuel, produit. »

Dans les cosmologies animistes, il y a l’idée selon laquelle vous chassez un animal animé et intentionné, doté d’une âme et d’une intelligence comparable à celle de l’être humain. Pour le chasser, il faut donc se mettre en capacité de dialoguer avec lui, essayer de rentrer dans sa tête et dans son corps, jusque dans ses humeurs, pour tenter de le débusquer. Il faut comprendre ses logiques pour suivre ses trajectoires. L’animal, quant à lui, pour échapper à son chasseur doit déployer tout un panel d’ingéniosité, tout en s’efforçant d’être le plus imprévisible possible. Cela l’oblige, lui aussi, à se transformer pour exister, à être toujours en train de devenir “plus” que ce qu’il est, que son soi-disant “donné biologique”. Le milieu des chasseurs animistes devient donc un milieu dynamique, où chacun s’individue au contact de l’autre. Dénouer ces virtuosités millénaires au nom de la protection environnementale me semble tragique. Évidemment, si l’écologie d’État se mettait à faire ce qu’historiquement elle est censée faire, c’est-à-dire protéger des milieux de vie compris comme des totalités particulières où vivent des collectifs hybrides, alors oui, tout serait différent. Mais encore une fois, du point de vue de l’institution, nous en sommes encore loin.

Que vous ont appris les Gwich’in ?

Que la nature n’existait pas telle que je me le figurais, mais ça je le savais déjà, puisque j’avais assidûment lu Par-delà nature et culture de Descola. Qu’ils étaient bel et bien toujours animistes, malgré le rouleau-compresseur occidental qui tente d’aplanir leurs relations aux non-humains depuis la colonisation. Mais surtout, les Gwich’in m’ont montré qu’ils détenaient une réflexivité au-delà de ce que j’aurais pu imaginer, et des possibilités de réponses subversives à la modernité comme à la crise environnementale insoupçonnées. Ils n’étaient pas de pauvres chasseurs en train de disparaître en silence dans les bois alaskiens. Ils étaient des êtres en train de se transformer en allant chercher dans les bras d’autres qu’eux-mêmes les éléments de leur propre métamorphose.

« Vivre dans un monde animé, c’est avoir conscience qu’il y a autour de nous des attentions et des intentions que nous ne contrôlons pas, et avec lesquelles il va bien falloir composer. »

Si je vous dis : animisme / animalisme ?

Je ne vais répondre qu’à la question sur l’animisme, car on ne peut pas tout mélanger : si notre objectif est de recréer du sens, il faut savoir choisir ses concepts comme des outils, c’est-à-dire se saisir (ou, dans le cas de l’animisme, se ressaisir) des plus efficaces. Dans la boîte à outils des concepts, tous ne sont pas égaux, et il faut savoir choisir un mot pour des raisons précises. Pour ma part j’ai choisi l’animisme, et je préfère laisser de côté les autres termes, qui ne me semblent pas aussi heuristiques, et surtout pas aussi performatifs (au sens animiste du terme).

L’animisme est un concept qui est apparu en premier sous la plume d’Edward Tylor en 1871 dans Primitive Culture. L’auteur entendait par-là définir le premier stade de la religiosité humaine, l’animisme s’insérant parfaitement dans sa théorie évolutionniste des cultures (ce que, plus tard, Claude Lévi-Strauss dénoncera comme du « faux évolutionnisme »). Philippe Descola s’est ressaisi de ce concept qui était tombé en désuétude et l’a redéfini comme l’une des quatre ontologies qu’il expose dans Par-delà nature et culture. Pour ma part, même si j’ai dû le désinstitutionnaliser pour le rendre plus opératoire (c’est-à-dire, dans le cas de l’Alaska, métastable), je continue de le trouver très efficace. Pour le dire brièvement, l’animisme est l’idée selon laquelle tous les êtres partagent quelque chose comme une âme, ou une “intériorité” pour le dire dans les termes descoliens ; et que ce qui les différencie sont leurs corps, leurs attributs physiques. Au-delà de ces grandes lignes, je dirais qu’il y a dans les milieux du Grand Nord cette idée que les êtres du monde écoutent. Les arbres, les rivières, les animaux, sont capables d’entendre ce que les humains se racontent entre eux. Plus encore, ils se souviennent. Ce qui fait qu’en Alaska comme d’ailleurs dans tous les milieux animistes, on ne dit jamais rien “innocemment”. La parole est performative, toujours, puisqu’elle est en lien avec tous les éléments alentours. Lorsque l’on parle, il faut donc toujours faire attention : on baisse la voix au matin lorsque l’on se raconte ses rêves, de peur qu’“ils” n’entendent, et qu’on ait à en subir les conséquences.

Vivre dans un monde animé, c’est cela : avoir conscience qu’il y a autour de nous des attentions et des intentions que nous ne contrôlons pas, et avec lesquelles il va bien falloir composer. C’est précisément cette attention à “ceux du dehors qui écoutent” qui fait que les Gwich’in sont bien plus armés qu’on ne pourrait le croire pour répondre aux métamorphoses environnementales actuelles. Leurs chasses et leurs histoires les préparent in fine à une seule chose : faire avec l’instabilité du monde.

« L’animisme est l’idée selon laquelle tous les êtres partagent quelque chose comme une âme. »

Les Gwich’in peuvent-ils changer l’Occident ?

Non, je ne crois pas que nous devrions leur faire porter ce fardeau. Eux-mêmes refusent de demander aux animaux d’être ce qu’ils attendent d’eux lorsque ceux-ci se transforment et empruntent des trajectoires de migrations inattendues ou ne migrent plus. Sous quelle autorité aurions-nous le droit de leur demander de changer notre monde, alors que c’est ce même monde qui les a placés dans une situation d’extrême précarité ? Une telle question, « les Gwich’in peuvent-il changer l’Occident », dit bien l’angoisse du monde dans lequel nous vivons. Vers qui se tourner ? À qui remettre les clés de notre sort ? Qui nous sortira du pétrin dans lequel nous nous sommes mis ? Pas une poignée de chasseurs dans une forêt, c’est certain. Quoique : ils peuvent au moins nous montrer comment retisser les histoires qui relient nos existences à une terre et aux êtres qui comptent ; ils peuvent aussi nous donner envie de les mettre en résonance avec d’autres histoires qui, dans leur concert, commenceront peut-être enfin à esquisser d’autres possibles.

Propos recueillis par Benoît Labre

Être végane, en vert et contre tout

Par Le Comptoir le 26 juin 2018

Le véganisme, combien de divisions ? Si les végétariens de toute obédience et de plus ou moins stricte observance représenteraient moins de 3 % des Français, les véganes, eux, animalistes et végétaliens militants, ne sont qu’une petite poignée. Alors, pourquoi les entend-on autant ? Et pourquoi s’en inquiète-t-on autant ? Pourquoi nous émeuvent-ils tant – d’amitié ou de colère, qu’importe ? Parce qu’ils remettent en cause de manière radicale une institution centrale, fondamentale, de notre civilisation : la consommation de chair et le meurtre alimentaire. Manger, ce n’est pas rien. Et c’est même quelque chose, comme diraient les Dupondt. S’alimenter, ça n’est pas qu’un acte biologique, mais aussi un acte symbolique, social, moral, politique. Bref, éthique – à entendre en premier lieu dans son premier sens d’ethos.

Loin d’être une simple mode alimentaire, le véganisme est un mode de vie – et une revendication – révolutionnaire. Qui concerne seulement une minorité de personnes, certes, mais de plus en plus actives. C’est ainsi, par exemple, depuis peu, quelques années à peine, une véritable explosion éditoriale en France et en francophonie, et exponentielle, à laquelle participent notamment les éditions de L’Âge d’Homme, d’heureuse mémoire, désormais acquises à la cause animale et au véganisme dont elles sont le principal traducteur mais aussi éditeur original en langue française. C’est aussi la célébrité de l’association L214 qui s’est fait connaître par son travail d’information sur l’élevage et l’abattage, notamment par la diffusion de vidéos extrêmement choquantes réalisées clandestinement dans des abattoirs certifiés et soi-disant contrôlés – dont certains officiellement “bio”. C’est la loi de février 2015, depuis laquelle les animaux ne sont plus considérés juridiquement comme des meubles, mais comme des “êtres vivants doués de sensibilité”. C’est encore la sortie cette année du Code de l’animal, un manuel de plus de 1 000 pages rassemblant les articles de loi et jurisprudence en rapport avec les animaux, outil majeur pour mieux défendre les animaux sur le plan judiciaire. Bref, la question animale revient sur les devants de scène.

Faire le jeu du système

D’où l’enthousiasme des uns, très minoritaires, il faut le dire, et l’amusement ou l’agacement des autres, massivement majoritaires. Le vegan bashing est à la mode – c’est facile, et ça ne mange pas de pain (de viande). Notamment parmi toute une droite (mais une gauche aussi) qui, se voulant anticonformiste, fait passer les mangeurs de viande pour une minorité opprimée “politiquement incorrecte” et les végétariens, “bobos parisiens” (forcément), “puritains hygiénistes” et “ayatollahs du radis”, pour leurs persécuteurs – ces soi-disants non-conformistes se faisant propagandistes bénévoles, idiots utiles et compagnons de route du big business que la boucherie industrielle génère sur le dos des animaux et des consommateurs. L’animalisme n’est-il qu’une forme de moralisme, de purisme et d’apolitisme ? L’actualité a pourtant vu la création d’un parti animaliste, le Rassemblement des écologistes pour le vivant, à l’initiative de cette médiatique tête à claques d’Aymeric Caron, que son engagement antispéciste rend sympathique à certains mais encore plus insupportable à beaucoup d’autres – mouvement dont on attend peut-être un rôle de conscientisation, mais sans doute pas de résultats électoraux significatifs.

« L’animalisme n’est-il qu’une forme de moralisme, de purisme et d’apolitisme ? »

Pro et anti steak s’affrontent donc par médias interposés, et même les écologistes et autres décroissants se déchirent sur la question – s’accusant mutuellement, et à qui mieux mieux, de collusion avec le “système”, entendre : le capitalisme responsable de l’exploitation industrielle du vivant en général et des animaux en particulier. Ainsi Paul Ariès, Frédéric Denhez et Jocelyne Porcher accusent-ils carrément les véganes d’être les apôtres du capitalisme 4.0 et du… transhumanisme ! Ce qui semble ici contre-productif si ce n’est carrément stupide, c’est de s’en prendre de manière aussi caricaturale et agressive aux véganes au lieu d’unir les forces de tous les défenseurs du bien-être animal et de tous les contempteurs de l’élevage industriel.

En attendant, l’industrie de la viande se frotte les mains de ce genre de tribunes (ce qui fait chambre froide dans le dos) – même pas besoin de diviser pour régner, ça se divise tout seul, bénévolement… Pour le moment, pourtant, c’est bien l’association végane L214 qui fait le meilleur boulot de dénonciation des conditions d’élevage et d’abattage, pas les partisans de l’élevage traditionnel, qui sert le plus souvent de cache-sexe esthético-sentimental et publicitaire et de justification sociale indirecte à l’élevage industriel.

Abolitionisme !

Car si on n’a jamais autant parlé d’intelligence animale, de sensibilité animale, si l’éthologie comme l’écologie sont largement vulgarisées depuis des décennies, etc., comment expliquer que pourtant tout empire pour les animaux ? Tel est le paradoxe de notre époque. Alors, la bonne question à se poser ici, comme souvent, est : à qui profite le crime ? L’animalisme est-il compatible avec le libéralisme et l’individualisme possessif ? Les animalistes insistent au contraire sur la responsabilité du capitalisme dans le sort meurtrier toujours plus massivement infligé chaque année à des milliards d’animaux d’élevage. Pour eux, animalisme implique anticapitalisme. Faut-il alors prôner et pratiquer une convergence des luttes anticapitalistes – animalistes ou non ? Zadistes, zapatistes, végans, même(s) combat(s)? Et quelle société postcapitaliste penser ? La révolution industrielle et la mondialisation accélérée de l’économie de marché depuis la fin du XVIIIe siècle, et la révolution agricole de l’après Seconde Guerre mondiale, ont vu l’apparition et le développement inouï de l’élevage industriel. Ne suffirait-il pas de revenir à des modes d’élevage plus modestes, plus respectueux ? Sortir de l’industrialisme, du productivisme ? Opter pour la sobriété, la décroissance ? Ou faut-il carrément abolir toute exploitation animale ? Telle est l’alternative.

Certains, comme Jocelyne Porcher et Paul Ariès, accusent donc avec virulence les véganes de vouloir la disparition non seulement des éleveurs mais des animaux d’élevage. Ainsi, les “abolitionnistes” souhaitent l’abolition de toute domination humaine sur les animaux et donc la disparition des animaux domestiques, de compagnie, etc., car à la différence des esclaves humains qui sont des humains esclavagisés, l’existence de ces esclaves animaux est liée à leur esclavage même. Mais n’y aurait-il pas injustice à leur égard, de les faire disparaître après les avoir quasi créés ? Et perte de biodiversité, de familiarité également ? Cependant, est-on condamné à les exploiter, les tuer, les manger ? Ne peut-on alors coexister en paix avec eux ? Ne peut-on envisager de vivre en société avec les animaux ? Comment penser une coexistence de tous les vivants, une zoopolitique ? De plus, peut-on penser une révolution agricole écologique soutenable sans animaux (trait, fumure, etc.) ? Peut-on se passer totalement d’animaux de labour, de travail animal ? Peut-on faire travailler les animaux, sans ipso facto les contraindre et les exploiter ? Ces questions restent ouvertes, et divisent jusqu’aux animalistes mêmes.

Lesquels, aussi radicaux soient-ils, sont aussi pragmatiques, et préconisent des changements concrets et progressifs. Dont les plus modérés cependant (abolition de la captivité d’animaux sauvages dans les cirques, zoos et autres delphinariums, de la corrida et autres combats d’animaux, de la chasse à courre puis de la chasse tout court, du foie gras et de la fourrure…) provoquent déjà de telles levées de boucliers qu’on voit mal comment arriver à l’abolition même progressive de l’élevage et de toute exploitation animale qui semble un idéal moral certes vertueux, mais inaccessible – un peu comme celui d’un monde sans violence, sans guerre. Ils répondent que par le passé d’autres institutions qui paraissaient inébranlables et indispensables, comme l’esclavage humain se sont écroulées – non sans résistances et remous. Comme l’écrivait Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra (1883) – lui-même si attentif à la portée éthique de toute diététique : « Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur des pattes de colombes qui dirigent le monde. » Les lignes bougent, certes de manière infinitésimale, mais ce sont, en profondeur, d’encore incommensurables mouvements de la tectonique des plaques civilisationnelles et mentales qui sont en cours. Les séismes ne font que commencer – accrochez-vous, ça va secouer !

Benoît Labre

Le fédéralisme, ou la mort

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Le désastre israélo-palestinien s'ajoute une fois de plus au désastre kurde et au désastre arménien, ou encore ukrainien, et à tant d'autres d'ailleurs, pas si anciens, comme celui de l'écroulement de la Yougoslavie dans le années 1990. L'absurde logique wilsonienne mise en oeuvre après la première guerre mondiale, quand et comme cela arrangeait les vainqueurs, n'en finit pas de détruire l'Europe et le pourtour méditerranéen. Croire qu'à un Etat doit correspondre une nation, c'est-à-dire un ensemble culturel, linguistique, religieux homogène, et en faire un principe d'organisation politique, est tout simplement grotesque et criminel, surtout dans des contextes post-coloniaux où le chaos a été scrupuleusement semé dans les communautés historiques des pays dominés. Le principe des nationalités, de correspondance entre une nation et un Etat, est absurde d'abord parce qu'une telle situation n'existe « naturellement » nulle part, ensuite parce que si elle peut sembler se mettre en place, c'est superficiellement et presque systématiquement au prix de génocides, de guerres, de déplacements de populations, de processus d'acculturation et d'écrasement des particularités sanglants, et appauvrissants pour l'humanité. Tout cela a toujours des cycles de conséquences néfastes à plus long terme. Si bien que, au final, l'application de ce principe consiste – pour reprendre la si pertinente formule d'Alfred Korzybski – à confondre la carte et le territoire, voire à imposer la carte pour effacer le territoire – et surtout les peuples qui y vivent. Le conflit israélo-palestinien en est un exemple, presque un modèle - hélas. Né dans un contexte d'impérialisme colonial où la Grande-Bretagne joua pendant plus de vingt ans un jeu consistant à rompre, parfois par la force, les fragiles équilibres locaux et à promettre à tout le monde des gains contraires aux intérêts des autres, mais conformes aux siens, ce conflit – une sanglante guerre civile doublée de menaces des nouveaux pays voisins qui se sentaient floués, eu égard au principe des nationalités lui-même – fut « réglé » par la décision de créer un Etat, Israël, un Etat « juif », laïc mais religieux (le judaïsme est une religion), à vocation ethnique (la judaïté diversifiée étant présentés comme venant d'une « ethnie » commune), mais formé d'immigrants venus en fait de cultures multiples (si bien qu'il fallut re-créer une langue pour tous) et n'ayant souvent en commun qu'une abominable histoire de pogroms et de discriminations violentes jusqu'à l'apothéose d'horreur que fut le génocide nazi, avec d'importantes minorités, des zones hybrides, une ville sous contrôle international, des déplacés et des réfugiés, cela dans une poudrière religieuse : la zone de naissance des trois principales religions contemporaines (ce n'est pas un hasard si les premiers musulmans priaient en direction de Jérusalem). Le vote à l'ONU qui se fit dans des conditions contestables, en fait et en principe, notamment sans consultation réelle et effective des populations concernées (hormis quelques notables), et dans l'oubli complet de la réalité de terrain, du territoire, lequel pour tout regard rationnel et raisonnable, rendait le projet impossible à réaliser, ainsi que les experts de Truman le lui avaient signalé, hélas en vain. Ce qui devait arriver arriva : une guerre civile quasi- continue, des guerres avec les Etats arabes alentours auxquels se mêlèrent les enjeux post- coloniaux des Etats européens puis des Etats-Unis, une surenchère continue de terrorisme et de répressions, la décisions d'un gouvernement travailliste (à rappeler à la gauche française qui semble l'oublier) de créer des colonies dans les territoires conquis par Israël victorieux, des politiques d'occupation militaire, d'apartheid, de spoliation territoriale, la déstabilisation d'un pays voisin (le Liban) par l'afflux de réfugiés palestiniens, un terreau de désespoir fécond pour les islamistes (et les pays qui les financent), l'utilisation cynique de la détresse palestinienne par les Etats alentours, des accords de paix aveuglément basés, encore et encore, sur le principe de nationalité, et qui bien sûr échouèrent, puis, aujourd'hui, un nouveau cycle d'horreur et d'absurdité. Après un siècle d'erreurs, n'est-il pas temps de changer de logique ? N'est-il pas temps de passer des fantasmes ou des intérêts meurtriers des politiciens professionnels, des fanatiques et des mafieux qui, de part et d'autre, tiennent le pouvoir en le justifiant d'un état d'exception permanent à une solution réelle, concrète, durable, de compromis assurant vraiment la sécurité et la dignité de tous, des gens ? Le réalisme, n'est-ce pas faire ce qui est souhaitable plutôt que de répéter ce qui a échoué ? Cette solution existe ; elle avait même été proposée à la fin des années trente, et l'a été maintes fois depuis dans l'indifférence générale : le fédéralisme, à l'instar de celui de la Suisse, de l'Allemagne, des Etats-Unis, de la Belgique ou, parmi bien d'autres, de l'Inde – le fédéralisme soviétique ou yougoslave n'ayant été qu'un leurre. Car la logique du fédéralisme, c'est de faire des différences ce qui fonde l'unité d'un Etat, la vie d'une population, de permettre des compromis et de limiter les conflits ou les processus de domination d'une communauté sur une autre en faisant participer toutes les communautés aux décisions de l'ensemble. Dans un Etat fédéral, la Constitution garantit aux entités fédérées (Cantons en Suisses, Etats aux Etats-Unis, Landers en Allemagne, Communautés et Régions en Belgique, etc.), leurs domaines de compétences propres et souveraines, et souvent les compétences résiduelles (celles qui ne sont explicitement pas attribuées à l'Etat fédéral, central) : on applique le principe de subsidiarité selon lequel tout ce qui peut être fait à l'échelon local, à l'échelon le plus proche de la population concernée doit l'être. Chacune de ces entités a son gouvernement et ses mécanisme de contrôle politique, et chacune participe, souvent au travers d'une chambre de représentants (par exemple, le Sénat aux Etats-Unis) et/ou en fonction de règles de vote protégeant les minorités (par exemples, des majorités qualifiées linguistiquement en Belgique) aux décisions du pouvoir central. Autrement dit, ce même pouvoir central/fédéral n'a rien à dire dans les domaines réservés aux entités fédérées alors que celles-ci contrôlent les décisions du pouvoir fédéral, lequel ne peut unilatéralement modifier les compétences d'aucune d'entre elles - contrairement aux organisations décentralisées (que l'on trouve en Grande Bretagne, en France ou en Espagne) qui sont sous tutelle, dépendantes du pouvoir central pour leur existence et leurs compétences. Le fédéralisme belge a bien des défauts (notamment son financement et son absence de démocratie directe), mais il permet par exemple que ce soit la même institution spécifique qui gère les écoles dans chacune des langues nationales, quel que soit l'endroit où se trouvent ces écoles, ce qui permet de défendre chacune des langues et chaque groupe de locuteurs, où qu'il se trouve, même dans des territoires enclavés. Ainsi peut-on avec un peu d'imagination et de pragmatisme imaginer des solutions viables dans des situations où des peuples, des minorités se trouvent isolés par une absence de continuité territoriale. Un exemple : la Turquie (ou l'Iran) pourrait se fédéraliser pour laisser a place à la culture et aux intérêts Kurdes : elle y gagnerait la paix civile, et fort probablement une meilleure unité face aux pays géopolitiquement opposés à elle ; les Kurdes, eux, y trouveraient le respect de leur langue, de leur culture et une meilleure assurance du développement économique, une réelle autonomie. Et que dire d'Israël, de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ? Bien sûr, les temps ne s'y prêtent pas et la logique sordide dans laquelle se sont enfermés les protagonistes de cette seconde guerre de 100 ans rend tout processus politique rationnel, équitable et pragmatique extrêmement difficile ; Israël devrait abandonner sa dangereuse obsession ethnico-religieuse et bon nombre de ses colonies, les Palestiniens leurs fantasmes nationalisto- revanchards et renoncer au retour d'une bonne part des réfugiés : comme dans tout compromis, personne ne serait vraiment satisfait mais tout le monde y gagnerait la paix et même l'essentiel de ce qui la garantit : la dignité de tous et la justice pour tous.

F. Dufoing

Lettre de Simone Weil à Georges Bernanos

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Monsieur,

Quelque ridicule qu'il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m'empêcher de le faire après avoir lu Les Grands Cimetières sous la lune. Non que ce soit la première fois qu'un livre de vous me touche, le Journal d'un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j'ai lus, et véritablement un grand livre. Mais si j'ai pu aimer d'autres de vos livres, je n'avais aucune raison de vous importuner en vous l'écrivant. Pour le dernier, c'est autre chose ; j'ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée, en apparence - en apparence seulement -, dans un tout autre esprit.

Je ne suis pas catholique, bien que, - ce que je vais dire doit sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la part d'un non-catholique, mais je ne puis m'exprimer autrement - bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m'ait jamais paru étranger. Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l'entrée est interdite à quiconque jouit d'un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. Depuis l'enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale, jusqu'à ce que j'aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toutes les sympathies. Le dernier qui m'ait inspiré quelque confiance, c'était la CNT espagnole. J'avais un peu voyagé en Espagne - assez peu - avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l'amour qu'il est difficile de ne pas éprouver envers ce peuple ; j'avais vu dans le mouvement anarchiste l'expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares, de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La CNT, la FAI étaient un mélange étonnant, où on admettait n'importe qui, et où, par suite, se coudoyaient l'immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l'amour, l'esprit de fraternité, et surtout la revendication de l'honneur si belle chez les hommes humiliés ; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l'emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j'étais à Paris. Je n'aime pas la guerre ; mais ce qui m'a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c'est la situation de ceux qui se trouvent à l'arrière. Quand j'ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m'empêcher de participer moralement à cette guerre, c'est à dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, je me suis dit que Paris était pour moi l'arrière, et j'ai pris le train pour Barcelone dans l'intention de m'engager. C'était au début d'août 1936.

Un accident m'a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J'ai été quelques jours à Barcelone ; puis en pleine campagne aragonaise, au bord de l'Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l'endroit même où récemment les troupes de Yagüe ont passé l'Ebre ; puis dans le palace de Sitgès transformé en hôpital ; puis de nouveau à Barcelone ; en tout à peu près deux mois. J'ai quitté l'Espagne malgré moi et avec l'intention d'y retourner : par la suite, c'est volontairement que je n'en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n'était plus, comme elle m'avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l'Allemagne et l'Italie.

J'ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre ; je l'avais respirée. Je n'ai rien vu ni entendu, je dois le dire, qui atteigne tout à fait l'ignominie de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces « ballilas » faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j'ai entendu suffisait pourtant. J'ai failli assister à l'exécution d'un prêtre ; pendant les minutes d'attente, je me demandais si j'allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d'intervenir ; je ne sais pas encore ce que j'aurais fait si un hasard heureux n'avait empêcher l'exécution.

Combien d'histoires se pressent sous ma plume... Mais ce serait trop long ; à quoi bon? Une seule suffira. J'étais à Sitgès quand sont revenus, vainqueurs, les miliciens de l'expédition de Majorque. Ils avaient été décimés. Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. On ne le sut qu'au retour des trentes et un autres. La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où, en juillet, il ne s'était rien passé. Parmi ces neuf, un boulanger d'une trentaine d'années, dont le crime était, m'a-t-on dit, d'avoir appartenu à la milice des « somaten » ; son vieux père, dont il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. Une autre encore : en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. Aussitôt pris, tout tremblant d'avoir vu tuer ses camarades à ses côtés, il dit qu'on l'avait enrôlé de force. On le fouilla, on trouva sur lui une médaille de la Vierge et une carte de phalangiste ; on l'envoya à Durruti, chef de la colonne, qui, après lui avoir exposé pendant une heure les beautés de l'idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir et s'enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l'avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durruti donna à l'enfant vingt-quatre heures de réflexion ; au bout de vingt-quatre heures, l'enfant dit non et fut fusillé. Durruti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n'a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l'aie apprise qu'après coup. Ceci encore : dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l'ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d'êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi : si ces jeunes hommes, au lieu d'aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c'est qu'ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains. Une dernière histoire, celle-ci de l'arrière : deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l'un sur place, en présence de l'autre, d'un coup de revolver, puis, on dit à l'autre qu'il pouvait s'en aller. Quand il fut à vingt pas, on l'abattit. Celui qui me racontait l'histoire était très étonné de ne pas me voir rire.

A Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d'expéditions punitives, une cinquantaine d'hommes par nuit. C'était proportionnellement beaucoup moins qu'à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d'un million d'habitants ; d'ailleurs il s'y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. Mais les chiffres ne sont peut-être pas l'essentiel en pareille matière. L'essentiel, c'est l'attitude à l'égard du meurtre. Je n'ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener - ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs - je n'ai jamais vu personne exprimer même dans l'intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l'égard du sang inutilement versé. Vous parlez de la peur. Oui, la peur a eu une part dans ces tueries ; mais là où j'étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. Des hommes apparemment courageux - il en est un au moins dont j'ai de mes yeux constaté le courage - au milieu d'un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de « fascistes » - terme très large. J'ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d'êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n'est rien de plus naturel à l'homme que de tuer. Quand on sait qu'il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue ; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. Si par hasard on éprouve d'abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l'étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d'âme qu'il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l'ai rencontré nulle part. J'ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n'auraient pas eu l'idée d'aller eux-même tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l'avenir aucune estime.

Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. Car on ne peut formuler le but qu'en le ramenant au bien public, au bien des hommes - et les hommes sont de nulle valeur. Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-être des paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d'extrême gauche ; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d'Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n'étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. Sans insolences, sans injures, sans brutalité - du moins je n'ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort - un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. Cela se sentait à l'attitude toujours un peu humble, soumise, craintive des uns, à l'aisance, la désinvolture, la condescendance des autres.

On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l'ennemi en moins. Je pourrais prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. Depuis que j'ai été en Espagne, que j'entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l'Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l'atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont - que m'importe? Vous m'êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d'Aragon - ces camarades que, pourtant, j'aimais.

Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m'est également allé au coeur. J'avais dix ans lors du traité de Versailles. Jusque-là j'avais été patriote avec toute l'exaltation des enfants en période de guerre. La volonté d'humilier l'ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d'une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu'il peut subir. Je crains de vous avoir importuné par une lettre aussi longue. Il ne me reste qu'à vous exprimer ma vive admiration.

Simone Weil

Simone Weil, Lettre à Georges Bernanos 1938, in Œuvres, Quarto Gallimard

Question d'honneur, tout simplement

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« Les droites françaises se sont déshonorées et M. Bernanos, royaliste et catholique, s'est vu dans l'obligation de rompre avec elles. Question d'honneur, tout simplement.

C'est ce qu'il nous conte admirablement dans des pages éblouissantes et convaincantes que devraient méditer les gens de droite, s'ils étaient capables de méditation. Mais ils ne comptent guère, dans leurs gros doigts, que leurs gros sous et l'intelligence n'est pas leur fort. »

Revue communiste Regards, 4 août 1938, sur Les Grands Cimetières sous la lune

Le vrai nationaliste (français)🐓🇨🇵

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Le vrai nationaliste français se fiche du sort des Israéliens et des Palestiniens et ne regarde que l'intérêt de la France et des Français (de souche et assimilés) : les pro-palestiniens aujourd'hui, c'est la gauche, les Arabes, les immigrés, les migrants, les musulmans, les islamo-gauchistes et l'anti-France, bref l'islam et la barbarie ; les pro-israéliens, c'est la droite, les Juifs, les Français, les catholiques, la France et la chrétiente, bref l'Occident et la civilisation.

Voilà pourquoi, quoique plutôt antisémite atavique, parfois par antijudaïsme catholique, il est cependant pro-sioniste et pro-israélien, et philosémite par judéo-christianisme entendu comme adversaire de l'islam(isme).

«Le FN a toujours été sioniste, a toujours été pour la création d’Israël. J’ai toujours défendu sa sécurité», a clamé la chef de file des députés nationalistes. Laquelle ne peut «pas dire l’inverse que les relations entre Jean-Marie Le Pen et la communauté juive ont été extrêmement difficiles.» «Il a aggravé cette difficulté en multipliant des provocations qui ont amené à notre séparation politique», a reconnu l’ancienne candidate à la présidentielle en référence à l’exclusion très mouvementée de son père en 2015 après son nouvelle sortie relative au «détail de l’histoire» des chambres à gaz.

Perdre la foi

Icare

Pour ce qui est de ma perte de foi, ça a été comme si tout était d'un coup mis à nu, tout éclairé d'une lumière crue - et d'abord aveuglante. Toute la doublure du monde s'est évanouie, c'était comme si des écailles tombaient de mes yeux. Le ciel s'est comme fendu en deux, le rideau du Temple s'est déchiré - et derrière il n'y avait rien, ou plutôt il n'y avait que l'air, le mur, le sol, la matière. J'ai d'abord été estomaqué, aveuglé, étourdi, j'ai perdu pied, ça a été une véritable révélation, non pas au sens d'une parole surajoutée au monde, mais au sens d'un dévoilement soudain de la réalité, nue, crue, seule, sans rien de plus. Une véritable apocalypse, au sens strict. Une véritable vision - non pas une vision en plus de la réalité, mais une vision de la seule réalité. Bien sûr, ça a été difficile, critique, j'ai tenté de me raccrocher à ma foi, de m'agripper aux lambeaux déchirés, le sol s'est dérobé sous mes pieds, mais en fait, c'était juste un tapis, un parquet, un revêtement, et dessous il y avait le vrai sol, le roc et le sable, le réel. Et puis lâcher prise, acceptation, abandon, saut dans l'abîme, plongée, immersion - et en fait, non, je ne tombais pas de si haut, j'ai retrouvé le monde, la vie, la réalité, plus simple, dégagée, et moi-même, plus simple, dégagé, délivré, libéré... ça a été une véritable libération en fait, une délivrance de tout un fatras inutile de croyances... Eveil, illumination - fiat lux, et lux fuit ! J'ai cru sombrer dans l'abîme, et je suis juste tombé sur le cul ! Retour au réel !

Ave Gaia

Ave Gaia

Je te salue, ô Terre, pleine de grâces, le Soleil est avec toi, tu es bénie entre tous les astres, et la Vie, fruit de tes entrailles, est bénie. 

Terre sacrée, Mère de toute Vie, soutiens nos pas et les voies de tous les vivants, maintenant et jusqu'à l'heure de notre mort. 

Amen.

L'athéisme actuel

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Henri Le Saux / Swami Abhishiktananda :

"Eglises et religions sont liées à l'ère néolithique qui s'achève. Elles ne dureront plus que le temps de préparer l'homme à cette totale prise en main de lui-même. L'athéisme actuel, une nécessité de l'évolution religieuse de l'homme", La montée au fond du coeur, 1967, p. 375.

L'incroyance n'est pas une croyance contraire

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La croyance et l'incroyance ne sont pas des positions équivalentes : d'un côté le croyant ajoute au réel sans preuve des entités fictionnelles qu'il tient pour réelles, de l'autre l'incroyant refuse d'ajouter quoi que ce soit au réel et de tenir quelque entité fictionnelle que ce soit pour réelle - il se rappelle et rappelle sans cesse que ce sont des fictions, des croyances.

Il n'y a donc pas équivalence entre la croyance et l'incroyance.

L'incroyance n'est pas une croyance contraire mais le contraire de la croyance.

L'incroyance est une croyance consciente de l'être.

Eden Ecologie ?

"Si vous observez attentivement les croyances, vous voyez que l'environnementalisme est en fait une parfaite remouture, au XXe siècle, des croyances traditionnelles et des mythes judéo-chrétiens. Il y a un Eden originel, un paradis, un état de grâce et une union avec la nature, il y a une chute de la grâce dans un état de pollution pour avoir consommé de l'arbre de la connaissance, et à la suite de nos actions il y a un jour du jugement à venir pour nous tous. Nous sommes tous pécheurs en matière d'énergie, condamnés à mourir, à moins que ous cherchions le salut, qui est maintenant appelé la durabilité. La durabilité est le salut dans "l'Eglise" de l'environnement. Tout comme les aliments biologiques sont sa consommation eucharistique, cette nourriture sans pesticides que consomment les personnes bonnes qui ont les bonnes croyances."

MIchael Crichton, "Environmentalism as Religion"

Conversation :

- Déjà lu quelque part cette citation. Facile. On a fait ça avec le communisme aussi, avec le nazisme, avec… Tu prends la même phrase, avec prolétariat, société sans classe, race supérieure, peuple élu…, ça a été fait mille fois ad nauseam. Ce n'est pas entièrement faux d'ailleurs, mais c'est un peu comme la rivalité mimétique de Girard : l'abus nuit à l'us... Je l'ai moi-même fait mille fois quand j'étais christianocentrique. Et l'écologie bouddhique ? ça marche aussi ?

- C'est normal que ça se répète, il n'y a qu'un Dieu et beaucoup d'idoles qui cherchent à le singer. Ca ne veut pas dire qu'il faut arrêter de les débusquer. Communisme, nazisme, précise. Par exemple, à quoi on communie ?

- Monothéisme, monomanie… A la classe, à la race… Lire Voegelin etc. Et au meurtre et au sacrifice bien sûr, comme dans toute religion qui se respecte…

- "Le besoin d'idoles chez l'homme est tellement fort qu'il vient à en tailler dans le bois de la vraie croix" (Thibon) Plus les générations se suivent, plus on tend vers l'Antéchrist, et plus les idoles ressembleront positivement à Dieu (à ce qu'il a créé de beau, de bien, de bon, à la Nature notamment). Point de vue d'un chrétien, les athées ne sont pas obligés d'adhérer.

- Merci. Seules les huîtres adhèrent, comme disait Valéry. Même au bois de la croix, pour reprendre ton point de vue christianocentré. Dieu est une idole parmi d'autres, il est même l'Idole par excellence, et la Foi est la plus grande idolâtrie qui soit, la plus fanatique... Toujours ce même christianocentrisme délirant qui s'exprime dans ces citations - Crichton, Thibon, Chesterton…, Apollinaire encore, "les christs inférieurs des obscures espérances", etc., cette façon de ramener tout le temps à soi, égocentrisme permanent et délirant, forme embrassante (et embarrassante ) de fanatisme et d'ethnocentrisme. Comme si le monde tournait autour de la croix… Il faut sortir un peu : il y a d'autres peuples, d'autres religions, d'autres mystiques, d'autres philosophies, d'autres pensées, d'autres histoires, d'autres récits, d'autres mythologies… Je ne renie d'ailleurs pas la mythologie chrétienne qui est constitutive de notre identité européenne et je pense qu'il faudrait l'étudier à l'école - la Bible notamment - avec nos autres mythologies et pensées fondatrices - la mythologie et philosophie grecque notamment. Mais s'ouvrir aussi aux autres pensées, religions, philosophies, et admettre surtout qu'elle puisse échapper au christianisme, ne pas chercher à les faire entrer de force dans le christianisme. Rimbaud avait bien saisi et balayé d'un trait ce réflexe autocentré des chrétiens : "Les gens d'Eglise diront : "C'est compris."' Eh bien justement non, ce n'est pas compris, et c'est bien ce que Rimbaud a écrit et montré toute sa vie et par sa vie. Rimbaud échappe toujours, aux gens d'Eglise compris, car ceux qui disent "c'est compris" n'ont précisément rien compris - ces demi-habiles. Tout est mystère, la part du mystère dans l'humain, dans la vivant, dans l'univers est bien plus grande que ce que veulent admettre les croyants et religieux de tout poil qui veulent un schéma explicatif totalisant et unique - ce en quoi il y a bien une parenté entre religion et idéologie comme "religion séculière" mais pas forcément dans le seul sens où l'entendait Voegelin mais au sens marxien également des religions comme idéologies totales et totalisantes. J'ai été aussi libéré de la facilité du "tout-idolâtrique" dans laquelle j'ai aussi tant donné quand j'étais chrétien. Tu peux aussi citer Chesterton, "les idées chrétiennes devenues folles", " l'homme qui ne croit plus en Dieu croit en n'importe quoi", etc., ad nauseam - j'ai déjà donné ! Quand tu sors de ce point de vue christianautiste totalisant (totalitaire ?), tu es vraiment libéré de sacrés œillères - ça doit faire un peu la même chose de cesser d'être musulman, ou juif… Après je ne suis pas antichrétien, je suis chrétien moi-même, de valeur, de culture, chrétien agnostique, athée, tolstoïen… Chrétien ouvert, chrétien bouddhiste et taoïste comme François Cheng, chrétien panthéiste, naturaliste, spinoziste… Bref, pas chrétien diront les catholiques, les dogmatiques... Mais tu es toi-même dans la tentation asiate, bouddhiste, taoïste, shinto… Même si le christianisme est ta culture, ta religion, ta foi… Ton côté "Dieu par la face Nord". J'ai toujours été dans cette tentation - j'y suis entré, j'y ai succombé, et je m'en porte très bien - bien mieux même ! Quelques années de crise de foi où j'ai tenté de me raccrocher, puis j'ai lâché prise… les mains ouvertes... (devant toi Seigneur ?😁) Je suis devenu quasi bouddhiste lors de mon premier séjour en Himalaya en 1999 et ça m'est toujours resté depuis. J'ai toujours dit depuis que la véritable grande alternative religieuse - qui me travaillait - était entre bouddhisme et christianisme - plutôt que d'alternative, je parlerai plutôt de synthèse, Jésus Bouddha d'Occident, façon taoïsme christique de François Cheng. J'étais chrétien bouddhiste, priant avec mes enfants saint Josaphat, et gandhien, me voici bouddhiste chrétien... Je sais que tout cela te travaille aussi. La voie du sabre, du thé, du pinceau, du vide...

- JP Roux dit que s'il n'avait pas été chrétien, il aurait été zoroastrien. Oui, je reste christocentré, mais de moins en moins latino-romano-centré. La formulation occidentale du Christ, pas n'être pas moins vraie, est réductrice et sans doute inadaptée à une bonne partie du monde, gommant les richesses séculaires des traditions orientales. Le travail de sape des jésuites... Mais j'ai bcp aimé le dernier livre de Grousset, "Bilan de l'Histoire", écrit juste avant sa mort, pcq il fait une synthèse de l'histoire mondiale et des grandes traditions, qu'il conclue par un acte de foi (chrétien) absolument bouleversant.

- Je ne suis plus christocentré : je pense que Jésus a vécu et montré comment vivre dans son contexte religieux autant que possible dans l'Ouvert, dans l'ouverture au mystère qu'il nomme Père. En ce sens je reste chrétien, ou libre disciple du Christ, mais aussi bouddhiste, taoïste, jaïn, spinoziste… Je trouve que les Eglises comme toutes les religions organisées ont tendance à refermer ou du moins resserrer l'ouverture même si elles sont travaillées par la tension entre fermeture (humaine trop humaine) et ouverture (l'Esprit - qui souffle où il veut, le Tao, etc.) et à figer l'ouverture de leurs fondateurs dans une posture trop dogmatique, figée, fermée. Jésus est l'ouverture même qui fait voler tout le judaïsme du temple et de la synagogue, tout les pharisianisme, toute la religion !

- Stat Crux, dum volvitur orbis ! "— prêtre ! Sur mon lit d'hôpital, l'odeur de l'encens m'est revenue si puissante ; gardien des aromates sacrés, confesseur, martyr..."

- Où ça ? - Tentation et illusion de solution qu'il repousse dans la Saison et la suite.

- Partout - et qu'il retrouve finalement sur son lit d'hôpital à Marseille. "Jusqu’à ce que dans ce port suprême où tu demandas à ta soeur de te conduire, Tu entendes une voix disant: Rimbaud, pensais-tu toujours me fuir? "

- Dans ton imagination peut-être - on ne sait pas vraiment ce qui est arrivé à la fin : mystère - quoi qu'en dise Claudel...

Ecocratie ?

"Chaque jour apporte la preuve, tant au niveau local que global, de l'incapacité de fait de l'humanité à s'autoréguler.

L'écocratie est inévitable - du local au mondial, et inversement.

Au mieux, écosocialisme voire écocommunisme.

Au pire, écolibéralisme voire écofascisme.

Si le prochain totalitarisme est écologique, s'il faut en passer par un totalitarisme écologique, j'en serai.

Ecologie totale - et même totalitaire, si nécessaire."

Métathéisme

Suis-je athée ? Plutôt métathée - je n'exclus pas Dieu, il s'est évanoui pour moi, il est parti tout seul...

Je ne suis pas athée - je suis métathée !

Après, mes tentatives d'élucidation, de compréhension, ou même de rationalisation de cette expérience, ainsi que d'expression de cette dernière, c'est autre chose - expérience qui ne peut se réduire à son expression, souvent maladroite.

En tout cas, les échanges providentiels avec certains m'ont fait beaucoup de bien - j'en suis ressorti apaisé, comme débarrassé des dernières scories du combat spirituel.

Abandon. Lâcher prise. Fin de la lutte avec l'ange. Sortie de la nuit. Aube. Fil paisible de l'eau.

Athéisme ? Même pas, même plus. Pas de -isme en tout cas. A-thée, peut-être. Et encore, trop privatif. Je ne me sens plus concerné par ces mots, plus concerné pas cette question, en fait.

Dieu n'est certes pas une évidence, il n'est même plus une question pour moi. La question s'est évanouie avec lui. Post-théisme, métathéisme.

Reste la liberté - que l'on peut appeler "Dieu", si on y tient.

Voilà où j'en suis aujourd'hui.

Postchristianisme et métathéisme.

La question

Qu'est-ce qui agrandit la vie ?

C'est ça, la question.

Qu'est-ce qui agrandit, élargit, approfondit la vie ?

What else ?

(La question ne se pose pas en général mais à chacun - et il n'y a pas une seule réponse.)

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