ANARCHRISME !

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Proudhon pour tous

Thibault Isabel, Proudhon : l'anarchie sans le désordre, préface de Michel Onfray, Autrement "Université populaire", 2017, 18,50 euros

Proudhon écrit :

« Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni le titre, ni la science, ni la vertu... Être gouverné, c'est être, à chaque opération, à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, apostillé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est, sous prétexte d'utilité publique, et au nom de l'intérêt général, être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné, pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre résistance, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. »

Voilà de toute urgence un homme à connaître...

Vers l'écologisme chrétien

Frédéric Dufoing, Vers un écologisme chrétien, Médiaspaul, 2017, 152 P., 15 euros

Lecture de Pierre Madelin : "Christianisme : un autre regard sur le corps et la nature", Le Comptoir, 26 juin 2017

Pourquoi je ne suis plus chrétien (et pourquoi je l'ai été)

Falk Van Gaver / Une religion de la nature ?

Pique-nique aux arènes de Lutèce

Le samedi 17 juin à partir de midi.

Le vrai dandysme

"Le commerce est laid, fondamentalement laid. Et il n'est pas épanouissant.

Le dandysme est laid aussi. C'est comme les vieilles femelles maquillées.

La vie pérégrine, la seule vraie vie."

(Fr. Alexis, osbl)

Sur ma perte de foi

Le sol s'est dérobé sous mes pas, j'étais dans le noir complet, l'abîme, la ténèbre, j'ai d'abord essayé pendant un an ou deux d'endurer en silence, de pratiquer, de forcer, de continuer, mais ça ne faisait qu'empirer, alors j'ai tout lâché, mais j'ai essayé de me raccrocher encore où je pouvais, de rationaliser, de verbaliser, etc. - entre Job sur son tas de fumier grattant ses plaies avec un tesson de céramique, criant, hurlant, se lamentant, insultant, exagérant, provoquant, etc. et Nietzsche raisonnant, réduisant, se répandant aussi, insultant, exagérant, provoquant, etc. - comme un amoureux déçu ou un enfant perdu. Tout s'est écroulé, et mes châteaux de sable aussi et mes épées d'encre et de papier.

Puis j'ai lâché prise, j'ai consenti à la nuit, et la lumière est revenue - une lumière qui comprend la nuit, ou une ténèbre qui comprend la lumière. Quelque chose comme ça en tout cas. Quelque chose comme une paix, si ce n'est la paix. Tout m'a été rendu - mais sous une autre lumière, surhumaine, crue - nu et dépouillé.

Thoreau ou la philosophie dans les bois

Scriptorum chorus omnis amat nemus, et fugit urbes.1



« Nous devrions vivre de la vie primitive des premiers pionniers tout en restant au sein de la civilisation apparente. »2 « Il existe de nos jours des professeurs de philosophie, mais de philosophes, point. Être philosophe, ce n’est pas seulement avoir des pensées subtiles, ce n’est pas même fonder une école, c’est aimer assez la sagesse pour vivre selon ses arrêts, une vie de simplicité, d’indépendance, de générosité et de confiance. C’est résoudre quelques-uns des problèmes de la vie, non seulement en théorie, mais en pratique. » 3 « La simplicité et la sobriété de la vie de l’homme, dans les temps primitifs, avaient au moins cet avantage qu’il ne cessait jamais d’être en contact avec la nature. Quand il avait trouvé le repos dans le sommeil, et avait apaisé sa faim, il songeait de nouveau à son voyage. Il demeurait, en quelque sorte, sous une tente, dans ce monde, suivant les vallons, traversant les plaines, grimpant au sommet des montagnes. Mais voici que les hommes sont devenus les outils de leurs outils. » 4 « La plus grande partie de ce que mes voisins appellent le bien, je crois bien au fond de mon cœur qu’il s’agit du mal ; et s’il y a quelque chose dont je me repens, c’est probablement de ma bonne conduite. Quel diable m’a ainsi poussé à agir si bien ? »5 « Si j’étais sûr qu’un homme dut venir me voir dans ma maison avec le dessein arrêté de faire le bien, je fuirais comme devant un péril mortel. » 6 « Nos mœurs se sont corrompues au contact des saints. » 7 « Quand tu te préoccupes d’un autre, c’est alors que tu commences à te négliger toi-même. » (Diogène de Sinope) « Si donc nous nous efforçons de guérir l’humanité par des moyens vraiment indiens, botaniques, magnétiques, ou naturels, soyons d’abord nous-mêmes aussi simples, aussi sains que la nature, dissipons les nuages suspendus sur nos propres fronts, absorbons un peu de la vie par tous les pores. » 8 « Chaque matin était une joyeuse invitation à mettre ma vie, dans sa simplicité, et je pourrais dire son innocence, à l’unisson avec la nature elle-même. J’ai été un adorateur de l’Aurore aussi sincère que l’étaient les Grecs. Je me levais tôt, et me baignais dans l’étang ; c’était là un exercice religieux, et l’une des meilleures choses que je faisais. » 9 « Je m’en allais vivre dans les bois parce que je voulais vivre sans hâte, faire face seulement aux faits essentiels de la vie, découvrir ce qu’elle avait à m’enseigner, afin de ne pas m’apercevoir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas non plus apprendre à me résigner à moins que cela ne fût absolument nécessaire. Je désirais vivre profondément, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez vigoureusement, à la façon spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie. » 10 « Au lieu d’aristocrates, ayons des villages aristocratiques d’hommes. » 11 « Je vais, je viens dans la nature, je fais partie d’elle. » 12 « Passons une journée aussi calmement que le fait la nature. » 13 « Les individus, comme les peuples, doivent avoir des frontières naturelles et un territoire assez vaste, et même une étendue neutre considérable entre eux. » 14 « Jouis de la terre, ne la possède pas. » 15 « Nous n’avons que pitié pour la garçon qui n’a jamais tiré un coup de fusil ; il n’en est pas plus humain, et son éducation reste bien incomplète. » 16 « Nous parlions des temps jadis, plus rudes et plus simples, où les hommes se retrouvaient autour de grands feux, par le froid vif et sain, avec des idées claires. » 17 « La terre est tout entière vivante et couverte de papilles. » 18 « Que nous importent alors les histoires, les chronologies, les traditions et toutes les révélations écrites ? Les ruisseaux chantent des cantiques et des chœurs, au printemps. » 19 « Nous avons besoin d’être tonifiés par la nature sauvage, de parcourir parfois les sables des marais où le butor et le râle se cachent, d’entendre l’appel sourd de la bécasse ; de sentir l’odeur du jonc qui murmure, où seul bâtit son nid l’oiseau plus sauvage encore et plus solitaire, où rampe la martre, le ventre au sol. En même temps que nous aspirons à explorer et à apprendre, nous exigeons que tout reste mystérieux et inexplorable, que la terre et la mer soient tout à fait sauvages, inconnues, insondées par nous parce que insondables. Nous n’avons jamais assez de la nature, il faut que nous nous réconfortions à la vue de sa force inépuisable, de ses vastes traits de géante – les rives de l’Océan avec ses épaves, les étendues sauvages, avec leurs arbres vivants et leurs arbres pourrissants, les nuages chargés d’orage, la pluie pendant des semaines, qui fait déborder les ruisseaux. Nous avons besoin de contempler nos propres limités dépassées, de voir des créatures se nourrir librement là où nous ne nous aventurons point. Nous aimons voir les vautours se repaître de charognes, qui nous dégoûtent et nous font horreur, et tirant de ce repas force et santé. » 20 « L’impression que ressent le sage est celle de l’innocence universelle. » 21 « Une nation peut être très civilisée et être dépourvue de sagesse. La sagesse est le résultat de l’éducation, et étant donné que l’éducation consiste à faire ressortir ou développer ce qui est en l’homme, au contact du Non-moi – autrement dit la Vie -, elle est plus à l’abri entre les mains de la Nature qu’entre les mains de l’Art. Le sauvage peut être et est bien souvent un sage. Notre Indien est bien plus un homme que celui qui habite une ville. Il vit comme un homme, il pense comme un homme, il meurt comme un homme. »22 « Je souhaite dire un mot en faveur de la Nature, en ce qu’elle a d’absolument libre et de sauvage par opposition à la liberté et à la culture essentiellement policées, et regarder l’homme comme un habitant ou comme une partie intégrante de la Nature plutôt que comme un membre de la société. »23 « Je suis d’avis que je ne puis conserver ma santé et mes esprits si je ne passe au minimum quatre heures par jour et le plus souvent davantage à flâner par les bois, les collines et les champs, entièrement dégagé de toute préoccupation matérielle. Lorsqu’il m’arrive de me souvenir que les artisans et les commerçants restent dans leur boutique, non seulement toute la matinée mais également tout l’après-midi, tous autant qu’ils sont, assis les jambes croisées comme si la finalité de ces dernières était de servir à s’asseoir et non à être debout ou à marcher, je pense qu’ils ont bien du mérite de ne pas s’être suicidés depuis longtemps. » 24 « De la sorte, il y aura d’autant plus d’air et de soleil dans nos pensées. » 25 « Aujourd’hui, tous les prétendus progrès de l’homme tels que la construction de maisons, la coupe des forêts et de tous les plus grands arbres n’aboutissent qu’à déformer le paysage, à le domestiquer toujours davantage et à le déprécier. S’il pouvait se trouver un peuple pour brûler les clôtures er laisser la forêt en paix ! » 26 « L’Ouest dont je parle ici n’est qu’un synonyme du terme « sauvage » et ce vers quoi tendent mes développements, c’est l’affirmation de ce que la sauvegarde du monde réside dans cerre nature sauvage. » 27 « De la forêt et de la nature à l’état sauvage proviennent les toniques et les écorces qui revigorent l’humanité. » 28 « Je crois en la forêt, en la prairie et en la nuit qui voit pousser le grain. » 29 « Je voudrais une nature si sauvage qu’aucune civilisation ne la puisse regarder en face, comme si nous nous nourrissions de moelle de koudou dévorée crue. » 30 « La peau de l’élan ainsi que celle de la plupart des antilopes qu’on vient de tuer exhalent le plus délicieux parfum qui soit d’herbes et de bois. J’aimerais que l’homme ressemble en cela à l’antilope sauvage, qu’il soit une partie intégrante de la Nature à tel point que sa personne même puisse aussi agréablement se désigner à nos sens et nous rappeler de la sorte les endroits de la Nature qu’il hante avec prédilection. » 31 « Ce qui est sauvage s’accorde avec la vie et le plus vivant est aussi le plus sauvage. » 32 « Le salut d’une ville ne réside pas tant sur les hommes de bien qui y résident que dans les bois et les marais qui l’entourent. » 33 « En littérature, seule la sauvagerie nous attire et l’ennui n’est qu’un autre nom pour ce qui est apprivoisé. C’est tout ce qu’il y a de pensée sauvage, libre, non civilisée qui nous réjouit. » 34 « Où se trouve la littérature qui donnerait la parole à la Nature ? » 35 « En résumé, toutes les bonnes choses sont sauvages et libres. » 36 « Qu’on me donne pour amis et pour voisins des hommes sauvages et non des êtres domestiqués. » 37 « Nul doute que tous les hommes ne présentent pas les mêmes dispositions pour être civilisés, et si la majorité d’entre eux peut s’apprivoiser comme les chiens et les moutons par prédisposition héréditaire, ce n’est pas une raison pour que les autres voient briser leur nature afin qu’on puisse les réduire au même niveau. » 38 « J’aime également voir les animaux domestiques réaffirmer leurs droits originels, preuve qu’ils n’ont pas entièrement perdu leurs mœurs sauvages et leur vigueur primitive. » 39 « Nous portons tous en nous un farouche sauvage et peut-être sommes-nous quelque part enregistrés sous un nom qui ne l’est pas moins. » 40 « Elle est là notre mère, immense, hurlante, sauvage, la Nature qui s’étend autour de nous avec tant de beauté et d’affection pour ses enfants, comme le léopard pour ses petits. Nous sommes pourtant très tôt sevrés, arrachés de son sein et jetés dans la société, dans cette culture qui n’est rien d’autre qu’une interaction de l’homme sur l’homme, une forme d’éducation renfermée qui, au mieux, produit simplement une noblesse anglaise, une civilisation destinée à trouver rapidement son terme. » 41 « Mon désir n’est pas que tout homme, ou toute partie de l’homme, soit cultivé, pas davantage que je ne souhaite voir tout arpent de terre mis en culture : une partie serait consacrée aux labours, mais la plus grande part devrait rester en prairie et en forêt, ne remplissant pas de fonction pour le moment, mais étant destinée à fournir de l’humus dans un avenir lointain, grâce à la décomposition annuelle de la végétation qu’elle produirait. » 42 « Nos pensées ailées sont devenues des volailles. » 43 « Par-dessus tout, nous ne pouvons pas nous permettre de vivre hors du présent. Béni entre tous les mortels celui qui ne perd pas un instant de la vie qui passe à se souvenir du passé ! A moins que notre philosophie n’entende chanter le coq dans chaque cour de ferme de notre horizon, elle est dépassée. Un tel son nous rappelle généralement que nos activités et nos habitudes de pensée sont en train de devenir rouillées et obsolètes. Sa philosophie indique une heure plus récente que la nôtre. Il suggère un testament plus neuf, l’évangile selon l’instant présent. Il n’est pas demeuré en arrière, il s’est levé tôt et a conservé son avance, pour être là où il doit être au moment opportun, à l’extrême pointe du temps. Il exprime la santé et la vigueur de la Nature – une vantardise à la face du monde – une santé jaillissante comme d’une source, une nouvelle fontaine des Muses pour célébrer ce tout dernier instant du temps. » 44 « Je pense que nous devrions avant tout être hommes et ensuite seulement sujets. »45

1 « Tous ceux qui se mêlent d’écrire, aiment les bois et fuient les villes. » Horace, Epîtres, II, II, 77 2 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 3 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 4 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 5 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 6 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 7 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 8 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 9 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 10 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 11 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 12 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 13 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 14 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 15 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 16 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 17 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 18 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 19 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 20 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 21 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 22 Henry David Thoreau, Vivre comme un prince. Ecrits de jeunesse, Préface de Michel Onfray, Climats, 2015 23 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 24 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 25 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 26 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 27 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 28 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 29 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 30 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 31 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 32 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 33 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 34 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 35 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 36 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 37 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 38 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 39 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 40 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 41 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 42 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 43 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 44 Henry David Thoreau, Marcher, Carnets, L’Herne, 2014 45 Henry David Thoreau, Désobéir, Carnets, L’Herne, 2014

Une conversation anarchriste sur les "catholiques identitaires"

F : J'ai personnellement connu Julien Langella, incriminé par Le Morhedec dans son livre et Plunkett à la radio, lorsque je travaillais pour l'Observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon en 2012-2014, il a pris contact avec moi et nous avons eu des échanges de visu et électroniques, il était en pleine conversion et se cherchait comme la plupart des convertis, une conversion pas forcément évidente (comme pour tout le monde) car elle remettait en question certaines de ses convictions et opinions, mais une démarche sincère autant que j'ai pu en juger à l'époque (et je ne me suis même pas posé la question, n'ayant eu aucune impression négative de ce côté-là). Il était notamment intéressé par les questions écologiques, d'écologie chrétienne, etc., et je l'ai mis en contact avec les Chrétiens indignés qui ont immédiatement refusé tout contact avec lui à cause de son parcours politique.



Prendre position publiquement contre certaines positions publiques et notamment politiques de personnalités catholiques plus ou moins publiques est une chose - mais remettre en question leur foi ou leur appartenance à l'Eglise catholique en est une autre, en les mettant dans le grand sac fourre-tout des "catholiques identitaires" qui seraient infiltrés dans l'Eglise pour faire dévier la foi vers leur idéologie - Stanislas de Larminat a fait naguère exactement la même chose avec les "écologistes chrétiens" infiltrés dans l'Eglise pour faire dévier la foi vers leur idéologie...

Hier les "écologistes chrétiens" (Larminat), aujourd'hui les "catholiques identitaires" (Plunkett) : on est toujours l'infiltré d'un autre...

S : Au-delà du cas personnel de Julien Langella, je pense que tu ne prends pas vraiment la mesure de la pathologie identitaire, de l'impasse complète dans laquelle elle mène, avant tout du point de vue chrétien.

On est vraiment dans les ténèbres : le Christ ne demande à être reconnu de nous ni sous la forme d’un brillant traité de droit canonique ni sous celle d’une grosse boîte de Playmobil revisitant le temps des croisades, des grandes saintes du Moyen-Age ou des premiers monastères cisterciens.

Que ça plaise ou non à nos bonnes mœurs de catholiques bien intégrés socialement, propres sur nous et forts de notre sens aigu de la propriété privée, le Christ vient aujourd’hui à nous, dans le sens le plus eschatologique, nous demandant à boire et à manger, à travers la figure infréquentable du migrant, emmitouflé dans sa vieille couverture trouée, jonché sur le sol de nos jolis et coquets centres-villes.

Quoi, ça le Christ ?! Invendable pour un scénar à Hollywwood ! Rien de moins glamour que le christianisme, en effet.

D’où, face à l’appel pressant, la réponse outrée, scandalisée et pourtant bien ficelée du « catholique identitaire », accroché à sa crèche en plastique : « Angélisme et bons sentiments ; civilisation, identité et racines chrétiennes », vous dis-je.

Et en plus, par ces formules magiques que lui ont enseigné Finkielkraut sur BFM TV ou Zemmour sur RTL, il en est plus convaincu que jamais : contre la bien-pensance il est, lui, fier rebelle, politiquement incorrect !

C’est terrifiant.

F : Moi je trouve le christianisme très hollywoodien et très vendeur ! Même version misérabiliste…

Je ne sais pas du tout où en est Langella. J'ai juste donné un témoignage de mes échanges avec lui en 2012-2014 et du refus de contact avec lui de la part des CI. Moi je suis pour une Eglise du plus large accueil - des communistes aux fascistes en passant par les libéraux en tant qu'individus - ce qui ne veut pas dire absence de condamnation des aspects inacceptables du fascisme, du communisme, du libéralisme, etc. J'ai aussi partagé une impression sur l'exagération des "cathos identitaires" similaire à celle de Larminat vs les "écologistes chrétiens". C'est tout, ce n'est pas bien méchant, ça ne va pas plus loin, et c'était juste un commentaire de blogue, c'est tout.

Je ne viens pas des milieux identitaires, je ne les ai jamais fréquentés. Issu d'une famille plutôt d'extrême-droite (quoique irréductible à cette étiquette), j'ai été "facho" solitaire à douze-treize ans au collège, puis royaliste avec quelques copains à quatorze-seize ans au lycée, puis ensuite Immédiatement à partir de dix-sept ans, revue orwello-bernanosienne antitotalitaire et en rien "facho" ni d'extrême-droite, virant vite à l'anarchisme, au luddisme, à l'écologisme radical, etc., avant la conversion au christianisme et une douzaine d'années d'engagement écologiste et anarchiste chrétien sincère - et aussi humanitaire (Inde, Chine, Cambodge, Palestine...).

Il n'y a pas de (re)conversion au paganisme de ma part - à moins de considérer que mon christianisme cosmique était une forme de paganisme. J'ai n'ai plus la foi, c'est tout : je ne suis pas païen, je suis agnostique athée, je m'en suis expliqué, et je n'y peux rien. Et je suis toujours écologiste radical - je l'étais avant ma conversion - et anarchiste tendance populiste et nihiliste (au sens russe) - je l'étais également avant ma conversion. Je redeviens pleinement ce que j'étais avant ma conversion, maturité en plus. "Deviens ce que tu es."

Pour ma part, je trouve que François fait son boulot de pape, de vicaire du Christ et de chrétien et qu'on ne peut pas demander à l'Eglise de faire autre chose.

Voilà. Je ne suis pas sur la ligne Dandrieu, si ça peut te rassurer. De toute manière, je ne suis ni catholique ni identitaire – j’aurais du mal à être « catholique identitaire »…

Après, pour les questions migratoires, comme pour toutes les questions politiques, je suis démocrate direct radical - les peuples, les populations d'accueil doivent décider librement, démocratiquement et souverainement de qui, combien, comment etc. elles veulent accueillir - ce qui pourrait être demandé par référendums aux populations européennes, mais encore plus intelligemment localement - dans les régions, les départements, mes cantons, les communes - référendum local généralisé - combien de personnes chaque commune (chaque arrondissement et chaque quartier) est prête à accueillir et comment etc. très concrètement. On dépasserait les généralisations abusives des belles âmes sur l'accueil général inconditionnel comme de la xénophobie et du racisme et on entrerait dans le concret et l'engagement personnel - dans le réel.

Mais si l'immigration est subie, on n'évitera pas la montée du "populisme", de la xénophobie, du racisme, ou tout simplement du ras-le-bol.

Dans les conditions (structurelles et conjoncturelles) actuelles, l'avenir est aux "fascismes" - en tout cas, aux nationaux-populismes, aux Le Pen, aux Trump, aux Orban, aux Poutine et à tout ce qui s'en approche. Lentement mais sûrement.

Et tout ce qui se fait contre eux, tous ceux qui sont contre eux ne font que les faire monter. Les dernières élections américaines devraient servir de leçon.



S : Comme tu le dis, l'heure est partout au national-populisme, Trump, Le Pen, Ménard, et tous ceux qui courent après eux... c'est à dire une ultime bouée de sauvetage du capitalisme, un gigantesque trompe l'oeil historique comme il sait les inventer quand il est au bord du gouffre, une diversion savamment orchestrée et organisée, afin d'éluder, une fois encore, les vrais questions, décisives, inéluctables (sans doute d'abord celle du partage); détourner la colère des peuples contre l'oligarchie financière, industrielle, politique et médiatique, en la réorientant vers la figure bien commode du migrant, « l’envahisseur ». Et on retrouve l'implacable logique du bouc-émissaire de René Girard.

Empêcher l'union internationale et la fraternisation des peuples contre cette oligarchie satanique en inventant le "choc des civilisations"; Diviser pour mieux régner, vieux comme le monde.

Nourrir notre bonne conscience occidentale, et empêcher la grande prise de conscience du mal, absolu, métaphysique, que l'occident a commis. Avec, cerise sur le gâteau, cet argument de plomb des dits nationaux-populistes lorsque l'on nomme ce mal : l'on nourrit alors la "haine de soi", l'insupportable "esprit de repentance". Alors, pour rassurer tout le monde, il fallait vite inventer un Pascal Bruckner et son "Sanglot de l'homme blanc". Et le bon tour est joué...

Je suis toujours sidéré par la folle inconséquence de tous les "identitaires", cathos ou non, français ou non : ils déplorent des conséquences en s'aveuglant radicalement sur leurs causes. Ils ne supportent pas de voir notre/nos pays submergés par de nouveaux visages, de nouvelles langues, de nouvelles odeurs, de nouvelles habitudes, de nouvelles religions, ils pleurent le bon temps du clocher et de l'harmonie villageoise, le souvenir de l'entre-soi douillet, l'éclatement de notre identité, les processus de déracinement à l'oeuvre, et ils osent même se sentir "colonisés".

Envisagent-ils une seule seconde ce que nous vivons, comme l'effet d'un violent retour de bâton, tout simplement un implacable rappel du réel? Un grand signe eschatologique?

Ou est, ou fut, la colonisation, la submersion? Ont-ils un minimum de conscience historique de ce que nous nous sommes permis vis a vis de ces peuples lointains depuis des siècles? Quand ouvriront-ils les yeux sur notre morgue, notre superbe, notre orgueil à leur égard, notre prétention délirante à leur apporter, leur imposer ce que nos mensonges appellent "la civilisation"? Qui sommes nous (nous français, occidentaux ...) pour dire à ces peuples ce que sont leurs vrais besoins, pour leur donner des leçons de "développement", de "progrès" et de "démocratie"? Notre identité menacée? Et la leur? Humiliée, pillée, pulvérisée, laminée depuis des siècles sur l'autel de notre "prospérité". Aujourd'hui ils crient famine et justice à nos portes. Et ces belles familles versaillaises qui hurlent à la défense de notre identité et prirent une part active depuis des siècles à l'humiliation de nos esclaves!!!

La belle affaire que les "référendums d'initiative populaire" sur l'immigration, dans cette perspective. Ce qui se joue est d'une portée tellement autre je crois. Aujourd'hui, devant Dieu, la seule grandeur de la France ne tient plus qu'en un mot : Repentance ! Je suis d'accord, personne ne sera élu sur cette vérité. C'est pour ça qu'il faut arrêter de voter.



F : Oui, ce que tu dis est juste, mais je ne crois pas à la repentance car je ne crois pas à la personnalité de la France ni d'aucun pays. Je ne suis pour rien dans tout le passé de mon pays, de mon continent, de ma civilisation, je n'ai pas choisi de naître dedans et je ne m'en sens ni responsable ni coupable, d'autant plus que je vomis depuis l'enfance (depuis que je suis arrivé à sept ans en France) toute la modernité urbaine et industrielle. J'en profite, me dira-t-on? J'en souffre tout autant, et j'ai passé quelques années (cinq) d'engagement humanitaire (engagement humanitaire sans aucune culpabilité ni désir de réparation d'ailleurs, sans aucune illusion d'ailleurs sur la prétendue aide apportée, davantage porté par une curiosité, un goût de la liberté et de la générosité, je veux dire de la vie généreuse et aventureuse - je veux dire une envie de partager leur vie - que par la "charité", la "commisération", la "pitié", etc. - désir d'aventure et d'immersion dans la vie vraie - j'y suis allé pour moi, par pour eux, mais pour être avec eux, oui, et je m'y suis surtout fait des amis - Inde, Chine, Cambodge, Palestine...) dans des pays du "Sud", dans des pays souffrants - avec pour projet à l'origine d'y passer toute ma vie - mais ça n'a pas marché.

D'expérience, je ne supporte pas les discours infériorisants des organisations internationales et ONG humanitaires etc. sur les pays et populations du "Sud", même quand et surtout quand c'est pour les aider - c'est comme les discours des adultes et autres éducateurs sur les enfants et les jeunes, "c'est pour leur bien", etc. Je suis anarchiste, populiste, démocrate. Je ne crois pas en l'émancipation par le haut ni par l'extérieur. Les peuples, les populations, les femmes, les enfants doivent s'émanciper eux-mêmes. Je suis très dubitatif sur l'action des ONG internationales - y ayant participé - et même de celles modestes et de terrain comme Enfants du Mékong - scolariser des enfants, très bien, mais pour les envoyer dans des écoles de commerce, d'ingénieur, de communication, d'informatique, ou d'hôtellerie et de tourisme... Car c'est majoritairement de ça qu'il s'agit - en tout cas c'est le modèle choisi ! Je préfère les projets locaux comme Krousar Thmey au Cambodge ou Ashalayam en Inde. Je suis absolument favorable aux projets locaux et aux inititaives locales. Les personnes et les peuples doivent s'émanciper eux-mêmes. Le problème est que quand on veut les y aider de l'extérieur et par le haut, on pervertit la dynamique - on dit aide et non assistanat mais quelque part on est illico dans l'assistanat - et un néo-colonialisme humanitaire, car ce sont les Blancs, les Européens qui drivent encore, en se payant la bonne conscience en plus d'aider les autres - l'expérience humanitaire devenant un passage obligé ou recommandé et valorisé de la jeunesse bourgeoise catho qui peuple massivement de nombreuses ONG françaises (à elles seules, la DCC, la Fidesco et les MEP envoient la quasi totalité des Volontaires de Solidarité Internationale de la France...) - expérience qui se fait d'ailleurs de plus en plus à domicile ou presque : au sein des populations immigrées des banlieues françaises. C'est très bien tout ça, et en même temps il y a là derrière un arrière-goût qui me dérange. Comme une satisfaction de soi, enfin un truc, quoi. Dieu me garde d'être jamais satisfait de moi. Dieu me garde de ne jamais prétendre aider ou accueillir les autres. J'ai baroudé dans des tas de pays, et j'y suis allé pour barouder, pour voir des hommes et des femmes, des vrais, vivre, rire, marcher, travailler, boire et manger avec eux, faire la fête, faillir mourir de coma éthylique même (avec es Tibétains catholiques), avoir des amis, s'ennuyer aussi parfois ou franchement s'emmerder par moments, bref, la vie, quoi.

Après, ce sont des humains comme toi et moi, comme mes élèves tahitiens de l'an dernier ou mes élèves de cette année en Guyane - Français, Guyanais, Créoles, Brésiliens, Bushinengés, Amérindiens, Latinos, Chinois, Hmong, de toutes les couleurs et tout mélangés - je ne le vois même pas, il faut que je prenne du recul pour me dire de temps en temps : "mais tiens, en fait, il y en a de toutes les couleurs..." Je ne sais pas comment dire, j'ai eu et ai des amis arabes, musulmans, etc., (juifs aussi, et homos, etc.), je ne vois pas la différence en fait.

Un humain est un humain, point barre, et je me réjouis qu'il y en ait tant de différents, culturellement et physiquement, "racialement", je trouve ça génial toute cette magnifique diversité non pas seulement culturelle mais aussi physique, "raciale" - une telle diversité de types physiques, et autant d'incroyables mélanges, c'est génial, c'est fascinant, c'est extrêmement esthétique - au sens fort.

Je ne suis pas pour autant favorable à une immigration massive, qui est une catastrophe générale - des dizaines de millions de migrants qui vont s'entasser depuis des décennies dans d'immondes cités ou à la va vite dans des bidonvilles, je ne trouve là rien d'idéal ni pour eux ni pour nous.

C'est une conséquence inéluctable du système économique mondial, mais je ne me réjouis pas d'une joie mauvaise de ces tragédies de masse (même s'il m'est souvent arrivé de le faire dans un apocalyptisme que je retrouve dans ton message et dans lequel je me reconnais aussi).

Je ne suis pas pour de médiocres référendums d'initiative populaire, vagues emplâtres et amuse-gueules, mais pour une démocratie référendaire intégrale à base locale tout ce qu'il y a de plus concrète : par exemple, concernant les immigrés et réfugiés, que chaque commune, arrondissement, quartier, décide concrètement combien de personnes ils sont prêts à accueillir, comment, où, etc., avec un travail préparatoire, et non pas des personnes anonymes mais des personnes avec une histoire, un parcours, un visage. Je suis sûr que si on sort des généralités et qu'on entre dans le concret, dans la responsabilité individuelle et collective locale, c'est la générosité qui répondra - une générosité réaliste, raisonnable, concrète, mesurée - mais réelle.

Voilà.

Quant aux évêques et autres prélats avec leurs villas et gentilhommières, leurs chauffeurs, cuisinières et secrétaires etc. (je témoigne d'expérience), qu'ils commencent par prêcher d'exemple - et s'ils veulent garder leurs confortables évêchés pour eux, ces princes et rentiers de l'Eglise, ils peuvent très bien peupler de réfugiés les très nombreux presbytères, ermitages, et autres biens immobiliers vides dont leurs diocèses sont remplis (et là encore je témoigne d'expérience) - mais non, ces monseigneurs (quelle appellation quand on y pense) préfèrent prêcher l'accueil à leurs ouailles tout en gardant la main sur les biens de l'Eglise qui sont certes avant tout les biens des pauvres, mais bon, pas trop directement quand même - en caressant l'espoir qu'une communauté nouvelle ou brésilienne ou même au pire un curé africain viennent en remplir quelques-uns, ça vaudra toujours mieux que des familles entières - et un peu trop souvent musulmanes qui plus est. Mais bon, on pourrait déjà remplir les presbytères etc. vides de France et d'Europe de réfugiés chrétiens - pour commencer.

A : Juste avant de partir au lycée, ce mot pour vous dire que je vous lis avec émerveillement, même si la douleur domine vos témoignages. Je parle de cet émerveillement à la contemplation d'immensités sauvages et tourmentées, paysages éternels tels qu'on croyait ne plus en voir en notre époque où la surface du globe est couverte, encroûtée jusqu'au ciel asphyxié de vérole techno-capitaliste, je veux parler de vos âmes rebelles.

S : Au plaisir de te lire dans cette discussion !

Merci F. pour ce long témoignage autour de ton parcours, dont j'admire franchement la richesse des expériences qui le jalonnent. Tant bien que mal, j'aimerais prolonger la discussion en différenciant bien deux choses, les personnes et les idées, la complexité des parcours de chacun de nous à prendre en compte et la clarification intellectuelle intransigeante à mener.

Une dimension de ce que tu écris me touche vraiment, même si je ne prétends pas en être capable, et que tu as bien raison de nous rappeler : pouvoir parler à tout être ! Refuser de réduire une personne à ses adhésions idéologiques! Voir au-delà du discours idéologiquement bien huilé de chacun...

Oui, nous avons tous un cheminement existentiel et intellectuel tortueux. Oui, d'où que nous venions intellectuellement et politiquement, nous avons tous des oeillères; oui le chemin est long et laborieux pour s'en affranchir.

De mon côté, je pourrais parler longuement de la gauche bien-pensante, lectrice du Monde, de Libé et du Nouvel Obs, à laquelle par habitus familial j'ai connement adhéré, avant (à la suite de ma conversion) de la rejeter viscéralement pour son hypocrisie, sa superbe pseudo-humaniste et sa lâcheté fondamentale : Tous ces éditorialistes "pro-migrants" qui n'ont jamais parlé à un migrant de leur vie. Tous ces "sociaux-démocrates humanistes" et grands apôtres de toutes les "solidarités", et promoteurs dans le même temps d'une économie "moderne et réaliste" (traduction du dico-novlangue : inhumaine, destructrice de toute vie, semant partout le poison de la division, de la compétition et de l'égoïsme).

Je le confesse, j'ai baigné là-dedans. Tu ne peux imaginer à quel point j'étais politiquement un vieillard quand j'avais 20 ans. Je m'en cacherais de honte.

Il en va donc ainsi pour nous tous, pour toi, pour A, pour moi...et bien sûr aussi pour Julien Langella. Je ne le connais pas, mais je respecte cette complexité de son histoire tout en haïssant les idées qu'il profère sur tweeter.

Aurait-il évolué différemment s'il avait rencontré les chrétiens indignés il y a quelques années? Je n'en sais rien. Je me rappelle assez vaguement de cet épisode, de ses tenants et aboutissants, et je peux admettre ta critique quant à notre "fermeture" d'alors. Mais...

Drôle et déroutante époque en effet que la nôtre où les lignes intellectuelles bougent dans tous les sens, ouvrant aux rencontres les plus riches, improbables et impensables il y a seulement quelques années, et qui en même temps appellent à beaucoup de discernement et de vigilance. Je ressens profondément cet état d'équilibrisme précaire et incertain dans lequel nous sommes désormais : l'envie d'être surpris, de rencontrer des gens dont les parcours sont diamétralement différents des nôtres et auxquels je me serais fermé il y a quelques années du fait de mes a priori intellectuels (dont je ne suis certes pas complètement débarrassé, loin s'en faut); et en même temps une méfiance instinctive devant toutes les confusions ou ambiguïtés politiques qu'elles peuvent entraîner si on n'y prend garde. Car quand les brèches s'ouvrent grand, au milieu des trésors d'humanité qui s'engouffrent, les rusés suivent au galop.

Je me méfie comme de la peste aujourd'hui d'une certaine écolo-décroissance plus ou moins reformatée dans le paradigme ethno-différentialiste. Ces néo-villages néo-gaulois et survivalistes, où l'on cultive le potager bio et festoie autour du feu entre white only, avec les armes de guerre bien rangées dans le placard en cas d' "invasion barbare" : très très peu pour moi!

L'ethno-différentialisme est la grande peste intellectuelle de notre temps. Et il faut la voir résolument comme l'aboutissement, la figure ultime du libéralisme, cette machine à enfermer les individus et les communautés sur-elles-mêmes. La paranoïa est le fruit de l'arbre libéral, la guerre de tous contre tous sa marque de fabrique. Il a bon dos le "réenracinement" auquel certains se prévalent en citant doctement Simone Weil pour ne pas dire "purification ethnique". Evidemment que d'autres se réfèrent à Weil pour de toutes autres raisons!

Lire et relire Illich dans La corruption du meilleur engendre le pire : son interprétation de la parabole du Bon Samaritain, qui, par la révolution du Christ en nos vies, fait complètement voler en éclat l'identification de la charité à la "préférence ethnique"!

Voilà, brièvement, beaucoup trop brièvement sans doute, ces quelques éléments que je voulais apporter en complément à notre discussion.

Amitiés à vous.

A : Paix à vous! Hello! Bonjour! Salam alaykoum!

C'est ainsi que nous nous saluons souvent à notre petit camp d'Afghans, en mettant une main sur le coeur. Pardon de n'avoir pas encore le temps de répondre comme je le désire, à la lecture de vos mails qui me travaillent à l'âme! Lundi mes terminales rencontraient des jeunes migrants mineurs d’ici, en hébergement hivernal avant???, avec leur équipe encadrante, des jeunes d'une générosité qui n'a d'égal que leur niveau de réflexion et de culture sur la question de l'immigration. Des bac+++ qui vivent auprès de ces naufragés du mondia-Méduse. Quand un jeune de 16 ans, un géant au physique de boxeur s'interrompt d'un coup, la voix soudain brisée, en parlant de son papa qu'il a laissé au pays, le silence d'une centaine d'élèves tombe plus lourd que la poix polluée qui colle partout ici.

Tout-à-l'heure, je ferai ma  première immersion sur la Place Perp, la "zone populaire" de Saint-O, avec quelques amis NuitDebout. Sans annonce préalable.

Ce besoin de plonger dans l'inconnu. De rencontrer la souffrance de notre pays, mais aussi d'aller y chercher son âme sous les décombres. J'irai, avec vos témoignages, réflexions, questions à l'intime de mes pensées. Je vous laisse aussi, une amie NuitDebout nous a préparé de la soupe et j'ai promis de passer chez elle. De tout coeur, A

F : Merci pour ces partages !

Je dois dire que moi je prends tout - et les "jungles de Calais", et les camps afghans, et les villages néo-gaulois, et les écolo-décroissants post babas et les survivalistes, et les chrétiens indignés ou (Nuit) debout et les cathos zids et les zids pas cathos et les néo-païens et les rassemblements Rainbow des néo-hippies New Age, et les Black Blocs et les No-Tav et les ZAD et les épiceries générales de Tarnac et d'ailleurs et autres Comités invisibles, etc. Et les indigénistes, autochtonistes, autonomistes, indépendantistes, régionalistes, micro-nationalistes - ethno-différentialistes ou non (les ethno-différentialistes ne représentant pas grand-chose à l'échelle de la France ni du monde). De mon point de vue, immanent, incroyant, matérialiste (et non transcendant, croyant, spiritualiste), tout cela bariole et bigarre, diverge et converge en même temps. L'essentiel pour moi la rupture anticapitaliste et écologiste intégrale/radicale/profonde, anti-industrialiste, anti-productiviste, etc. - bref avec une civilisation qui détruit le monde, la nature et l'humanité - tout le reste est pour moi secondaire (l'humanisme inclus). Je ne suis vraiment pas, vraiment pas sectaire, je suis plutôt relativiste - disons, relativiste relatif ou relativement relativiste - étant écologiste, je devrais dire relationniste.

Pour moi, je l'ai déjà dit et écrit, la vie d'un humain ne "vaut" pas plus que celle d'un loup, et peut être même relativement moins, étant donné le nombre respectif de loups et d'humains sur terre - sans parler des baleines (avec ma femme et mes enfants, j'ai nagé avec des baleines à bosse en Polynésie, au large de la maison - incroyable ! J'ai aussi vu deux fois un loup sauvage en liberté, une fois au Tibet et une fois en France).

Je suis d'un naturel plutôt généreux (il ne s'agit pas d'une qualité ni d'une vertu morale mais d'un caractère curieux et expansif - facilement agressif aussi) et plutôt porté à aider mon prochain, qu'il soit chien ou humain - d'ailleurs nous avons ramené un chaton mourant du Pérou devenue une très jolie jeune chatte tigrée nommé Pucallpa d'après la ville amazonienne où nous l'avons trouvée et qui vient de mettre au monde deux chatons (plus un mort-né) et nous avons récupéré et soigné ces derniers jours deux chiots de la rue éclopés - qui répondent aux noms de Monocle (cru borgne au début, mais soigné d'un ulcère à l'œil) et Raspoutine (nom donné par mon fils aîné de sept ans qui le trouvait lui ressembler). Je suis plutôt opposé théoriquement au trop-plein d'animaux domestiques (comme je suis opposé à la surpopulation humaine) - mais le prochain c'est le prochain, qu'il soit chien, chat ou humain...

J'ai d'ailleurs tendance à considérer (comme Bloy ou Claudel) les animaux davantage comme des victimes que les humains, puisque les animaux sont absolument innocents de la destruction qu'ils subissent de la part des humains - alors que les humains en sont collectivement les seuls responsables et coupables, même s'ils se détruisent eux-mêmes et même s'ils détruisent de nombreux innocents parmi eux - à commencer par les enfants.

Je n'ai jamais été un vieillard - plutôt un éternel adolescent immature - mais l'essentiel c'est de sans cesse rajeunir - renouveler sa jeunesse comme l'aigle !

S : "Il faut très longtemps pour devenir jeune" P.Picasso

Par ailleurs, « tu prends tout ». Et bien moi, non. Que notre grande ouverture d’esprit et notre volonté affichée de nous ouvrir à chaque être, ne soit pas le subtil alibi de nos équivoques et ambiguïtés idéologiques et politiques ! En toute franchise, c’est parfois (je dis bien parfois) ce que je ressens en te lisant. Je ne rejette jamais les personnes en bloc, mais certaines idées, sans l’ombre d’un doute, si ! (y compris une grande part de celles qui furent les miennes il y a 15 ou 20 ans). Je ne suis résolument pas relativiste, qui est une variante parmi d’autres du libéralisme.

F : Bon, je prends tout, mais pas n’importe quoi non plus ! Je prends tout ce qui est bon, tout ce qui intéressant – il y a des éléments intéressants dans la pensée libérale aussi et je suis aussi « libéral » en un certain sens et sur certains aspects… Mais je reste relativement relativiste, ou relativiste relatif, ou relationniste… Et je suis ambigu et contradictoire, ce que j’assume sans aucune difficulté !

« Est-ce que je me contredis ?

Très bien donc, je me contredis.

Je suis vaste, je contiens des multitudes. »

(Walt Whitman, Feuilles d’herbe, 1855)

Il faut lire Le nommé Jeudi de Chesterton, et notamment (tenter de suivre) le nommé Dimanche !

« Tu ne comprendras ni ces feuilles ni moi,

Au moment même où tu croiras m’avoir saisi, je t’échapperai

Attention : Tu vois, je t’ai déjà échappé. »

(Walt Whitman, Feuilles d’herbe, 1855)

Je ne suis définitivement plus monothéiste ni idéologue d’ailleurs – je suis homme de peu de foi, ou de pas de foi – même si tout est croyance finalement – je reste assez pascalien dans mon scepticisme – « pyrrhonien, géomètre (mais plus) chrétien » - pascalien moins la foi – assez humien peut-être (que je découvre).

« Quand persuadé de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire ? Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. » (David Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748)

Nous venons de voir en classe sur proposition de mes élèves le film La vague (Die Welle) avec mes élèves qui font un exposé dessus - à méditer. J'hésite à leur montrer Fight Club (en-dessous du roman éponyme de Chuck Palahniuk mais intéressant quand même...).

Je ne pensais pas être d'accord un jour avec Dandrieu - en tout cas, avec cet article, pas avec son livre (et ses attaques systématiques et exagérées contre les papes de Pie XII à François) dont Christophe Geffroy fait une très juste critique (ainsi que de celui de Le Morhedec) dans la prochaine Nef : http://fr.aleteia.org/2017/01/25/la-nouvelle-tentation-cathare/

S : Franchement dubitatif F. D'accord avec quoi ???

Acculés, mis en lumière dans leur insondable hypocrisie, les bourgeois-catholiques adoptent toujours alors la stratégie du dos-rond.

Les rusés...

Eux qui sont tellement imbus d'eux-mêmes, de leur si haute civilisation et de leur très bonne morale, qui fait d'eux en chaque instant des inquisiteurs et traqueurs de déviants, les voilà qui soudain nous arracheraient des larmes en adoptant la belle posture des très humbles et des pauvres victimes incomprises, en revendiquant la diversité des "chemins de conversion" et les vertus évangélisatrices du "catholicisme culturel". Tiens donc, on apprend que l'évangélisation leur tient tellement à cœur.

Eux qui haïssent le pape François sur qui ils crachent depuis des années notamment au sujet des questions migratoires, les voilà qui s'empressent de s'y référer, qui plus est pour se faire tout à coup les chantres de la tolérance et de la largesse d'esprit ("Qui suis-je pour juger?" snif snif); les mêmes qui ne tolèrent pourtant rien d'autre que ce qui leur ressemble traits pour traits, eux qui n'ont rien à apprendre de quiconque n'est pas membre du club.

Eux qui ignorent tout du peuple qu'ils méprisent, infiniment trop propres pour s'y mêler un tant soit peu; eux qui ne connaissent que l'odeur des salons, des colloques et des petits fours, les voilà qui fustigent "le mépris du catholicisme populaire". Atroce propension du bourgeois à faire semblant de s'identifier aux aspirations du peuple, quant il s'agit de mieux le manipuler, mieux le pervertir et mieux se le mettre dans la poche.

Ah, le coup des "très purs", on nous l'a tellement fait! Les catho-libéraux, poussés dans leurs derniers retranchements, utilisaient exactement le même argument fallacieux face à l'offensive des chrétiens écolos venant troubler leur bonne conscience de catholiques repus. Ainsi, ces cathos écolos ne pouvaient bien évidemment être que des "très purs" (allons donc, des pharisiens!), des "donneurs de leçons", "culpabilisants", "diviseurs" et "manquant cruellement de charité à l'égard de leur coreligionnaires". C’est plutôt ici pour ma part que j’établirais la comparaison avec Stanislas de Larminat...

A : A mon sens on ne peut à la fois être identitaire et adhérer à la foi chrétienne pour qui « Dieu est plus intime à moi-même que moi-même », être identitaire et accueillir la culture française, où « je est un autre ». Procession divine s’abîmant au cœur de l’homme et exode en soi de l’immanent étranger sont constitutives de l’identité du français chrétien.....

S : Centré sur le mystère trinitaire, le père Garrigou-Lagrange (cité par Maurice Zundel) exprimait la même chose en ces termes : «Le Père donne à son Fils toute sa nature, le Père et le Fils la communiquent à l'Esprit Saint (…) Ces trois Personnes divines essentiellement relatives l'une à l'autre constituent l'exemplaire éminent de la vie de la charité. Chacune peut dire à chacune : «Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi » (Jn 17, 10)»

A : Le christianisme identitaire, pour ce que j'en constate personnellement, voire en subis, n'a pas plus à voir avec la foi populaire des pardons bretons et des pèlerinages traditionnels, patronages,... que le radicalisme islamique aujourd'hui n'a à voir avec l'Islam traditionnel.

Parce que nos sols se sont dérobés, et que nous vivons en a-réalité.

Nos ancêtres vivaient dans un réel concret, dans un quotidien communautaire de voisinage, on se signait devant le calvaire qui fait face à la mer en retirant sa casquette huileuse, avec une pensée pour le cousin, le fils, là-bas sur les flots, les petites filles déposaient des colliers de pâquerettes sur la statue de la Vierge en chantant les cantiques appris sur les genoux de la grand-mère,....C'était une foi qui collait à la terre des sabots des bêtes comme des hommes, qui s'élevait pure comme l'air vif de nos campagnes, où même la puanteur des cadavres était évangélique. Une foi qui transpirait d'une nature dont le silence d'alors était encore louange au Créateur, et l'homme y mettait ses pauvres mots selon son patois. Nous vivons dans un monde complètement artificialisé, virtualisé jusqu'au néant: plus de nature, mais un vacarme assourdissant, jusque dans nos alcôves qui n'ont plus rien d'intime, sons stridents d'un monde en déréalisation, dont on ne sait si c'est acouphènes d'un intérieur exsangue ou échos d'un monde déjà mort, expulsé à des mille d'année-lumière. L'individualisme du consommateur n'a pas seulement tué la communauté, il a dévitalisé de l'intérieur nos contemporains.

Faute de nerfs qui nous enracinent à la vie, nos contemporains cherchent dans les électrochocs de sensations artificielles, des pixels d'écrans, un artefact de vie.

Les crèches et le saucisson de nos identitaires sont devenus des produits de consommation choisis par une campagne marketing, parce que lancés dans une pub au moment du packshot ils programment des réactions stéréotypées genre "acheter français", "casser du musulman", "voter pour x". Plus rien à voir avec la crèche de nos grand-parents que l'on sortait de la boîte à biscuits, plus rien du saucisson que l'on sortait religieusement du torchon et coupait à l'opinel tandis que le train chahutait ses bancs de bois.

Aux petits islamistes la kalach en plastique made in China, aux nôtres les santons de plastic made in China. La vérité, c'est que nous sommes tous à ce point dénaturés, nos corps sous cellophane bourrés aux hormones, nos cerveaux en bouillie de pesticides, nos rêves tournés en studio, que nous sommes tous cathares. En haine du corps parce qu'en destruction de la nature. Dieu s'est incarné pour rejoindre l'homme.

Désincarnons l'homme pour qu'il rate le rendez-vous amoureux. C'est pourquoi je pense que le préalable à la foi pour nos contemporains, c'est la nature. Il nous faut en passer par un panthéisme d'enfance pour que Dieu y vienne couler l'huile de son Esprit transcendant. Il nous faut ressentir la puissance magnétique du menhir pour y graver la croix, à coups de burins où se blessent nos mains tandis que sautent les éclats de granit.

Si je te comprends bien F, tu n'es pas nihiliste, tu es polythéiste? Le nuancier merveilleux de la vie sous toutes ses formes, les cultures que l'homme en tire selon son génie, t'occupe tout entier, au point de ne plus trouver place pour une transcendance, inutile à ta béatitude, menaçante pour tes divinités chéries? Un jour vient où la nature elle-même se fait silence, et dans son silence, comme hier Saint Augustin, tu entendras ce " Ce n'est pas moi" qui est hommage de la créature au Créateur.

Mais un retour à la foi sans retrouvailles avec la nature, une conversion de l'âme sans exultation du corps, c'est foi de cathare.

Il nous faut nous réincarner dans la chair de notre terre, de notre pays réel, pour que revivent nos corps, pour que renaissent nos peuples, pour que Dieu nous y rejoigne. La foi intégrale passe par les pieds. Dans la boue.

Et comme nous sommes en faim de famille, de fraternité, de royaume terrestre, de mère patrie, la modernité a créé ces monstruosités que sont les radicalismes, royaumes virtuels, Califat de jeu vidéo, France de télé réalité, où se perdent les âmes en exils de leurs corps de chair, happées par des avatars de saints, de héros, de martyrs de studios où elle se noient.

Ce matin mes BTS écoutaient un jeune guinéen demandeur d'asile. Pendant une heure il a improvisé sans le réaliser un cours magistral de géopolitique incarnée pour nous raconter sa vie. Sans aucun retour en arrière, sans hésitation aucune, tant toute la maturation de son projet de vie est tension vers cette France pour laquelle il a risqué sa vie et traversé l'enfer. Une mère réfugiée du Sierra Leone, un père guinéen, le Libéria à 3kms de sa ville natale, la bauxite, les fleuves, la décolonisation, les présidents, la corruption, les menaces de mort, et toujours, comme une petite musique, l'attrait pour la France "nous sommes liés par notre histoire, nous sommes liés par la langue", (et pourtant il en parle cinq), la fuite, l'opération Serval, qui a repoussé les islamistes dans le haut du Mali, « là », et son doigt dessine pour nous la carte de son périple: puis l'Algérie, le désert, les touaregs, les amis morts qu'on ne peut pas enterrer parce qu'il faut toujours rouler pour éviter les terroristes, puis le Maroc, le nord, puis le sud, Laayoune, les bateaux de migrants qui partent vers les Canaries, pour cinq qui tentent de les atteindre, quatre qui ratent les îles et s'enfoncent dans cet Océan sans rivage pour leurs cadavres en dérive, non, pas cette mort!, remontée vers le nord, la police marocaine qui vous ramène au désert, les enclaves espagnoles et leurs rangées de murs, les "entainements": ces actions organisées, coordonnées à 800 migrants lancés , mains bandées pour limiter les blessures, crochets fixés aux semelles pour escalader les murs, si tu tombes, c'est la mort, pour 200 au mieux qui passent, des blessés innombrables, et les morts. Le zodiac qu'il faut cacher des heures avant de partir dans une mer qui change et les vagues qui remplissent l'embarcation, le sauvetage in extremis, l'Espagne, on est bien! mais c'est la France mon pays, je ne veux pas m'arrêter, je n'ai pas fait tout ça pour m'arrêter si près de mon but. Paris, Lille, le parc des Olieux, les amis qu'on se fait, et puis le Centre de Répit.

Il nous livre en même temps que ce cours d'histoire contemporaine ses débats intérieurs, et ce faisant témoigne d'un amour pour notre pays qui me fait honte de n'être française que par naissance, quand lui a conquis cette terre qu'il aimait sans la connaître au péril de sa vie, "parce qu'on est lié par l'histoire et par la langue", et "la France c'est la démocratie", lui qui craignait les geôles où l'on jette et oublie des enfants parce qu'il ont osé critiquer le pouvoir.

Sa France conquise de haute lutte me semble plus réelle que celle de nos jeunes identitaires qui fantasment sur une monarchie à la Walt Disney, haïssent un peuple qu'ils fuient dans la vraie vie, dessinent leur France idéale à coup de j'aime sur les réseaux sociaux.

Oui S ces migrants c'est le retour au réel sous forme de boomerang!

Mais ce retour peut aussi nous être cette claque salutaire qui nous sort de notre sommeil paradoxal pour nous ramener à nos corps, et nos corps à notre terre.

S : "Dieu s'est incarné pour rejoindre l'homme.

Désincarnons l'homme pour qu'il rate le rendez-vous amoureux."

C'est exactement ça !

Et c'est un non-chrétien, Günther Anders, qui a le mieux compris la désincarnation à l'oeuvre.

Nos racines et notre identité chrétienne au format Justin Bridou ou Playmobil ... http://unpontlance.wixsite.com/cathos-ecolos/sois-comme-nous

Oui A, irrépressible besoin de renouer avec la nature profonde et la vie incarnée. C'est sans doute ce qui nous relie tous les trois.

Dans ma vie parisienne, ce manque vital est ma souffrance quotidienne. Immense besoin de retrait vers cette nature bienveillante, qui n'emmerde personne, qui ne se fout de la gueule de personne, qui continue de faire discrètement ce qu'elle a à faire malgré tous les coups qu'elle prend dans la tronche.

Les loups F ! Ils sont revenus aux portes de Paris, en Seine et Marne, Essonne, probablement forêt de Rambouillet. Et seulement m'imaginer cette relative proximité me remplit de joie!

Quant au "christianisme culturel" tant mis en avant par Dandrieu...

"l’apport du christianisme à une culture est celui du Christ avec le lavement des pieds, c’est-à-dire le service et le don de la vie."

Pape François

Simple et limpide. Nous ne prenons plus l'Evangile au sérieux. Comme un trop vieux vestige du passé...

Voilà pourtant je crois la réponse définitive à la question du "christianisme culturel". Voilà pourquoi le christianisme n'est pas d'abord une culture de la crèche et du clocher à préserver jalousement, mais une incomparable révolution du coeur, une inimaginable mutation humaine, déjà en germe, vouée à un accomplissement intégral : le dernier stade de l'hominisation comme dit Girard. Voilà pourquoi j'aime le christianisme et voilà pourquoi cette parole du pape (sans faire la chochotte), me rappelle que non seulement je ne suis pas un "pur", mais que je suis, ni plus ni moins que Dandrieu, indigne d'être chrétien.

Voilà donc ce qui va, probablement, se produire, au nom de notre "culture chrétienne", de nos "racines chrétiennes", de nos crèches et de nos clochers à défendre : un verrouillage et une artificialisation sécuritaire généralisés, des murs en béton partout, la délation high tech, la chasse aux migrants et aux musulmans avec appli smartphone, bref la purification (tech)ethnique sous la houlette de Trump et autres Le Pen.

Evidemment, ce projet aussi vain qu'ignoble échouera, à l'épreuve du réel. Et au milieu des décombres et des cadavres, couverts de hontes, on finira, peut-être, par prendre l'Evangile au sérieux.

F : Oui, tu as parfaitement raison sur la posture hypocrite, dont je ne suis pas dupe, je suis juste d'accord sur le catholicisme populaire et l'Eglise pour tous - après, tu as raison, dans la bouche d'un FSSPX comme Dandrieu, ça fait doucement rigoler - voilà pourquoi je disais que je ne pensais pas être un jour d'accord sur quelque chose avec Dandrieu.

S : La "nouvelle tentation cathare", parlons-en...

Ce qu'on aurait envie de dire à Dandrieu et consorts, c'est précisément ceci : si on combat vigoureusement le catholicisme libéral et/ou identitaire, ça n'est pas pour lui opposer notre "pureté" à nous, admirables et "vrais chrétiens".

C'est justement et très exactement le contraire; si on combat ces impostures idéologiques, c'est d'abord pour retrouver la liberté de dire "Je crois en Jésus notre seule et unique Sauveur, mais je n'arrive pas à être chrétien, ou si peu ou trop peu".

Combattre ces impostures, c'est dire à voix haute : arrêtons, TOUS, de se vivre en Parfaits et en "bons chrétiens" venant donner des leçons de civilisation, de patriotisme et de morale familiale à la terre entière. Commençons par nous reconnaître malades, impuissants, et, si souvent (par des détours dont Dieu seul connaît le secret), beaucoup moins "bons chrétiens", que tant d'êtres qui revendiquent et affichent pourtant leur athéisme voir leur anti-christianisme.



F : Je n'idéalise guère le catholicisme populaire de nos ancêtres - notamment pour avoir vécu ce qu'est réellement un christianisme populaire et identitaire (et ultra minoritaire en même temps et identitaire peut-être parce que ultra minoritaire justement) deux ans à Taybeh en Palestine (1300 habitants, 3 paroisses latine, melkite et orthodoxe) et également plus d'un an chez les Tibétains catholiques du Yunnan - la réalité est moins lyrique que nos écrits et nos fantasmes.

Un petit malentendu peut-être : je ne parle pas de christianisme identitaire au sens des "identitaires", mais au sens du catholicisme populaire - qui a largement disparu en France avec le catholicisme tout court - et dont le "christianisme identitaire" est peut-être une forme de tentative de résurgence postmoderne ultra minoritaire ? Je ne sais pas, mon dernier séjour en France était en 2012-2014, je ne suis pas sur les réseaux sociaux, et à part les courriels je n'utilise guère internet, je ne lis pas la presse sauf ce que les copains m'envoient, etc. Je ne sais pas ce que sont les identitaires etc. Comme je l'ai dit, j'ai été facho solitaire à douze-treize ans, puis quand j'avais quatorze-seize ans on a été roycos autonomes avec quelques potes (le royalisme plutôt de "gauche" - Proudhon, Lys Rouge, etc., faisant office de sas de sortie de l'extrême-droite) - et à part une partie de l'enfance (à partir de sept ans revenu en France) avec une partie de ma famille catho tradi et Front et donc baigné dans cette ambiance - voilà toute mon expérience réelle de l'extrême-droite. Je ne sais pas ce qu'est le "christianisme identitaire" au sens des "cathos identitaires" dénoncés par Plunkett et Le Morhedec - je ne vois pas de qui et de quoi il s'agit à part Langella et à vrai dire je ne sais pas du tout où en est ce dernier depuis que j'ai été quelques fois en contact avec lui via l'OSP au début de sa conversion - mais je ne crois pas qu'on puisse le confondre avec ce qu'on appelle le "catholicisme populaire" ni même les "chrétiens culturels" ou le "christianisme culturel" qui est le rejaillissement du christianisme dans la culture.

Je ne suis pas polythéiste ni païen, je suis au sens strict agnostique, athée, matérialiste, moniste, immanentiste, naturaliste, écologiste... Et je suis d'accord avec toi sur le retour à la nature - retour prioritaire au primordial. Pas nihiliste, non, plutôt ontiste, matiériste, universiste, cosmiste...

Très beau récit de conquête de la France, A, magnifique contrepoint du Camp des saints de Raspail (lu à douze ans, effectivement) mais sans le contredire au fond - un autre point de vue sur le même phénomène. Ta réaction de "honte d'être Française seulement de naissance" pourrait prendre place dans ce roman - et le témoignage du jeune Guinéen me fait penser aussi au "Français de Pondichéry", un Indien fier d'être Français qui fait partie de la poignée de "résistants" mis en scène par Raspail (si je me souviens bien).

En fait je ne suis même pas patriote. La France je m'en fiche, je peux bien la laisser aux Guinéens ou à qui la prendra. J'ai toujours rêvé et essayé de fuir la France et rêvé de m'installer au Canada notamment - en forêt, au bord d'un lac.

L'enracinement ne m'intéresse que comme réalité expérientielle, comme expérience réelle à vivre, rapport à une terre (et non à une communauté imaginaire et encore moins une nation). Lire Charbonneau, Les Jardins de Babylone - magnifique. Et même l'enracinement paysan fantasmé de l'ancienne France m'angoisse- il suffit de lire des récits et témoignages de paysans mêmes pour arrêter net d'idéaliser la civilisation paysanne et sa mentalité...

On va sans doute rentrer en France s'installer dans une campagne aussi perdue que possible - mais c'est cette possibilité de campagne perdue qui nous fait rentrer en France, car la France elle-même nous fait fuir.

Pour moi, il me semble que le seul christianisme populaire possible dans un contexte de déracinement massif aussi bien des populations "natives" qu'immigrées (lire Debord là-dessus, qui avait bien compris comme Weil que la modernité déracinante et avant tout l'Etat-nation même fait de nous tous des déracinés et des immigrés dans notre propre pays, des éternels migrants même sédentaires) est du côté de la théologie de la libération, de la théologie du peuple, etc. Nous avons beaucoup à apprendre en Europe de l'expérience ecclésiale et populaire multiforme de la théologie de la libération pour un vrai christianisme populaire et une Eglise pour tous, de tous et par tous.

A : Amour de la nature qui rejoint mon expérience personnelle, ayant eu la chance dès l'enfance de trouver dans la nature la bonté enveloppante que je ne trouvais pas à la maison. "Penser comme un rat" de Despret et "Un homme parmi les loups" de Shaun Ellis sont des références que je reprends en cours d'initiation à la philosophie, où je travaille sur l'émerveillement devant le mystère de la vie, à retisser les liens rompus entre tous les vivants.

Je dois ma liberté d'aujourd'hui à des rencontres, mais aussi aux derniers instants d'un chat. J'en parlerai à l'occasion. J'ai reçu aussi je crois de ma grand-mère bretonne, élevée en Provence, un don de communion à la nature. Et pourtant je suis une grande maladroite avec les plantes comme les animaux! Mais je les sens sensibles à ma maladresse, et comme compatissants.

Ce texte que tu connais S.

"Le présent est révélation du passé.



Mamie-arbre de vie.



Cela faisait si longtemps mamie chérie ! Plus d’un an, deux peut-être ?

Enfin te retrouver dans ton chez-vous inchangé, Papy toujours, plus que jamais, à tes côtés. Frêle et un peu dépassé –qui ne le serait ?-gardien du mystère de ta personne.

J’arrive avec une valise de conseils de maman, du linge propre, pour le lit et la toilette.

Tu es là, sur le lit médical derrière la table du repas quotidien.

Assise, dos courbé comme sur un enfant invisible que tu berces doucement, concentrée en toi. Tu m’entends, et voici : tu ouvres les bras, et je m’avance au profond de ton lit, au profond de ton cœur, d’un coup happée par une tendresse infinie, bouleversante : c’est moi que tu berces, oh ma petite mamie ! Et tes bras immenses qui m’enlacent avec une douceur, ta joue d’écorce chaude et douce infiniment, et ton corps nid d’amour qui me prend tout entière, réveillent en moi la sève de mon enfance oubliée. Jamais je n’ai été ainsi enlacée, mais cette chaleur si pure, cet amour donné sans retenue aucune aujourd’hui, je le reconnais, qui m’a sauvé enfant de la non-vie d’une éducation dont la tendresse est bannie. Comme tu sais aimer petite mamie !



« On va faire la toilette, mamie ? »

Tu dodelines de la tête, une jolie moue d’enfant sur ton visage à présent ouvragé comme un vieux chêne, et ce regard intense, brûlant, toi qui ne vois plus aujourd’hui que l’invisible, qui ne peux reconnaître les visages des tiens, mais qui vibres à la musique secrète des coeurs.

« Tu n’aimes pas te laver, hein ? Comme moi enfant. Une toilette de chat, c’est ainsi que tu disais, tu te souviens ? On va faire une toilette de chat ? »

Tu souris et répètes en chantonnant : « une toilette de chat ». Et tu t’abandonnes gentiment, avec ton beau sourire, à ma détermination.

C’est parti : tu tends les bras pour que je te lève, oh mamie arbrisseau léger ! Toi dont le corps déformé par le temps et ses rigueurs, tes dix grossesses, tes maladies et leurs sacs de souffrance, je ne te savais pas si légère. C’est à peine si tes pieds menus touchent le sol : les bras sur les miens, tu esquisses aussitôt des pas de danse qui m’entraînent, oh mamie arbre de mai !, et voici : tes lèvres libèrent joyeux roulements de tambour, venus du fond de ta mémoire, tambourins de ton enfance provençale ? Nous allons en dansant vers le couloir. Le ciel par-dessus les branches de ton corps mouvant tournoie et je ne sais, comme jadis enfant allongé sur la mousse de la forêt vivante, qui du soleil, de la terre, des nuages, du feuillage ou de moi est inerte et qui danse, délicieux vertige.



Te voilà assise devant la bassine, dans cette cuisine plus franciscaine que jamais, où les moucherons aussi sont chez eux, minuscules grains de poussière dansant dans la lumière tamisée. Que de souvenirs ici, de confidences tandis que tu tournais la cuillère en bois dans la bouillie du dimanche soir, un bon morceau de beurre fondu parfumant l’air !

Consciencieusement, tout en te parlant, retrouvant naturellement la tonalité paisible et douce de nos échanges d’alors, je passe le gant d’eau tiède sur ton visage. Frémissement de plaisir de tout ton corps offert. Tu aurais donné des leçons à Saint Pierre, mamie apôtre ! Qui sais si bien te laisser laver tout le corps. Tu gémis de plaisir au contact de l’eau, et ton front renversé, tes yeux fermés, ton nez frémissant sentent, boivent et se dilatent comme la mousse sous la pluie bienfaisante après une chaude journée d’été.

Et c’est ainsi de tout ton corps peu à peu offert à l’eau régénérante. Tu as une peau douce de bébé, mamie, la peau laiteuse et sans pli aucun de ton dos rond comme le bois tendre dessous l’écorce brune, et glisse l’eau tandis que tu chantonnes, les plis et replis du livre intime de ta vie de femme et de maman, narration silencieuse d’un quotidien ignorant de son héroïsme, calligraphiée, histoire sculptée dans la chair de ton corps, vivante matrice maintes fois passée au pressoir de l’imprimeur.

Puis rhabillée de tes vêtement usés, ramenée toujours en dansant et chantant, guillerette, jusqu’à ton fauteuil, tu t’ensommeilles doucement.

« Tu es fatiguée mamie ? »

Tu dodelines de la tête, les yeux mi-clos, ce beau sourire intérieur de qui sait s’abandonner en toute confiance au sommeil.

« On va vous laisser alors. »

Cette fois tu m’enserres tendrement le visage de tes mains, le rapproches du tien, et ton chaud regard d’aveugle voyante plongeant au fond de mon âme, avec une voix d’une bonté qui me bouleverse :

« Qui es-tu ? »

-Mamie, je suis Anne ».



Bienheureuse ignorance de la vraie sagesse, oublieuse de tout savoir enfermant, pour ne garder que liberté d’aimer. Qui ne sait plus à qui tu t’offres pourtant en toute vulnérabilité, en infinie confiance, et ne t’en donnes que davantage, et mieux encore.

Avant que j’aie un nom, tu m’as aimée, tu t’es déjà donnée.

Et je peux advenir à moi-même, en liberté.




Je me souviens de ton mutisme douloureux, recluse en la maison de campagne, quand les hommes au-dehors, aux ordres du pater familias, coupaient les arbres dangereux du bois, après que tu aies plaidé pour celui-ci, et celui-là, touchant le cœur de ton homme, pourtant rude chasseur. Cette communion muette à la souffrance des arbres vacillants puis s’effondrant dans un bruit sourd de cascade affolée jusqu’ au coup sourd final, tronc contre sol, et la maison qui semble s’élever un instant sous le choc puis retombe en un silence de mort. Et moi, avant que les mots ne soient mon mode de relation au monde, par toi j’étais reliée à l’arbre de vie en son mystère sacrificiel, par toi je sais aussi les coups de la hache où résiste le nœud, et la déchirure au secret du tronc, les ultimes fibres de vie distendues à la rupture, le poids infini de la chute que rien n’arrête, pas même les bras tendus des branches qui s’accrochent désespérément aux arbres voisins, et l’écrasement final, front contre sol. J’ai été par toi arbre vibrant jusqu’au dernier souffle.



Je me souviens, image de lumière, du printemps dans ces bois, à tes côtés, à cueillir des brassées de jonquilles au pied des jeunes châtaigniers et des bouleaux légers sous le soleil tout neuf, ta silhouette souple, ta taille fine, et tes jambes de fée sans bruit glissant dans la forêt recueillie en sa croissance. J’ai été, à tes côtés, ce jeune pousse ivre de sève nouvelle, ces tiges à croquer, ces corolles vibrantes s’épanchant au creux de tes mains de guérisseuse, c’était moi, qui buvais l’eau fraîche dans les pots d’étain où plongeaient avec délices mes tiges gorgées de vitalité, ma couronne de pétales dorés se découpant sur les murs de crépi blanc du salon, en soleil de joie.

Je comprends à présent comme tu as pu inspirer, muse des bois, ton artiste d’époux : ses peintures où l’on voit ta silhouette dans des paysages oniriques, c’est ta manière d’habiter le monde, d’y révéler en t’y coulant les harmonies invisibles, le chant muet de la vie qui s’y tisse en joie des créatures.



Aussi cette maladie que notre époque tristement scientiste appelle Alzheimer, tu en fais un dénuement libérateur qui révèle la magnificence bouleversante de ton cœur où je me réfugie avec bonheur, mamie chérie, tu n’es plus qu’essence très pure de vie bienheureuse répandue en baume sur nos cœurs.

La vieillesse, la mort, ne sont pas naufrage de la raison dans une chair en décrépitude, c’est incarnation totale et efficace de l’esprit dans une chair qui embrasse toujours plus vaste le monde créé, s’étend en se répandant, se dispersant, se perdant, oui, pour épouser au plus près chacun des mystères de la vie terrestre, animale, végétale, jusqu’à devenir humus, afin de l’élever tout entière en la liberté divine. La vieillesse et la mort sont glorification de la chair donnée et assomption de l’âme qui s’abaisse."

F : Très beau témoignage sur ce retour à l'animalité, à l'élémentarité de la vie qui sourd et nous unit à tout ce qui vit - même dans notre déchéance et notre mort qui est aussi participation nécessaire à tout ce qui vit !

A : Je vis de manière récurrente, par moment obsessionnelle, ce que je regarde à la fois comme un retour bienfaisant à la source et comme une tentation à la curé d'Ars. Je veux parler de ce désir, que je partage avec vous, de m'enfoncer dans les bois à la suite de Thoreau et d'autres. Quitter les miasmes de notre société moribonde.

Je me regarde comme privilégiée, préparée par avance, par cette diligente prévenance de la Providence, en ce sens que j'ai vécu en condensé cette vie dans les bois alors que j'avais 12-13 ans, vivant au milieu d'une propriété bretonne loin de toute hameau, sans télé, sans chauffage, ...toutes les heures de liberté dehors entre bois et étangs.

C'est ainsi que je passais de longues heures seules à construire sous des rhododendrons géants des chapelles secrètes, comme à jouer, faire des cabanes, camper avec mes soeurs et  des amis d’une propriété voisine. C'est ainsi que je campais seule la dernière semaine de cours de mon année de 5ème, au milieu des bois, sans vue sur le manoir ni aucune habitation. Tombaient de mon cartable des fourmis égarées tandis que j'ouvrais mes livres en classe, ce qui me procurait un sentiment puissant de joie secrète. Hé hé, revanche invisible du sauvage et du rebelle sur la bête discipline du collège...

Une rencontre tout particulièrement m'a marquée alors à jamais: Marie-Thérèse H. Une hippie chrétienne, la seule sans doute à être restée fidèle en ces années 80 à l'utopie beatnik. Après avoir pérégriné en stop au hasard des rencontres et des appels à l'aide, elle avait planté son tipi sur les terres d'amis d'alors. Elle venait aussi chez nous dans sa deux-chevaux rose tatouée de lapins (cadeau spontané d'un inconnu), pour des parties de rodéos dans les pâtures ou d'écossage de haricots, dans le grand salon, au fil de ses histoires passionnantes.

Elle nous invita même un soir dans sa tente. Soirée magique au sens primitif! Les peaux de chèvres moelleuses à nos pieds déchaussés sur le tapis de branchages, la fumée étourdissante du feu où mijotait une soupe sauvage de sa récolte du jour, l'ombre de la toile, membrane vivante par où transpirait la vie secrète de la forêt nocturne, la magie de son verbe porté fort et de ses gestes ritualisés de paysanne. Et nous tous assis en tailleur à manger religieusement, qui avec une cuiller en bois, qui avec une tordue en fer blanc.

Je nourrissais alors le rêve de missions lointaines à la rencontre de peuples anciens, nourries par les lectures de vies missionnaires du Nouveau Monde ou d'Afrique. Plus tard notre projet de mariage se construira aussi autour d'une mission en Russie, terre qui m'attirait tout particulièrement. J'ignorais qu'il en serait tout autrement, et que je me retrouverais chez les Ch'tis.

Il a fallu des années de patience aux gens d'ici pour m'apprivoiser. Il fallait que je sorte de la tour d'ivoire où je m'étais laissée enfermée, que je me laisse toucher par les collégiens de la campagne bernanosienne, par mes collègues, que je tombe enfin, nue et blessée à coeur, de cette tour d'où je m'échappais pour ne pas mourir, pour être recueillie sans jugement par ceux que je regarde aujourd'hui comme ma famille. Il fallait que je connaisse ce coup de foudre, cet emportement de l'amour auquel je ne croyais pas pour me vivre en épouse d'un des leurs.

C'est pourquoi je regarde comme une tentation cet appel de la forêt.

Je ne veux plus me vivre à part. Même si le bruit de fond de la télé, des jeux vidéos, les discussions sur le dernier Iphone, l'eau chaude à volonté de la douche et l'encombrement insidieux d'inutile acheté parce que je résiste une fois, deux fois, trois fois, ...jusqu'à ce que je baisse la garde, même si tout cela m'écoeure toujours d'avantage, et l'absurde à aller travailler en auto pour payer l'auto, même si alors la tentation de fuir dans le silence d'une nature étrangère aux artifices de notre société me prend par les sentiments, je ne veux pas divorcer de ce peuple. C'est au fond lui et lui seul qui me protège de la tentation narcissique de cette pureté cathare qui s'insinue chez tous.

C'est en ce sens que je me vis française, que j'aime mon pays: comme étrangère adoptée par un peuple ignorant de sa grandeur comme de son Dieu, mais à qui l'on peut tout pardonner, parce qu'il montre tellement d'amour!

Je me vis française en rejetée par une partie des miens, pseudo-élite imbue de sa-ma bêtise, mais au fond en même soif que moi d'un enracinement réel. D'un lieu où reposer enfin sa tête en feu et en flammes de conquistador malheureux. Je désire de plus en plus me vivre du peuple à la façon dont les missionnaires épousaient leur terre de mission. Non par identité mais, à l'imitation du Christ: par incarnation. Et donc porter les chaînes de la modernité avec lui, comme Jésus a porté les esclavages de son époque. Pour participer à l'en libérer! Mais sans aller plus vite. Toute la patience que ce peuple d'ici, que mon compagnon bien-aimé, ont eu, qu'ils ont toujours à mon égard, il me faut en user à mon tour. Travailler à me dégager de la violence du colonisateur pour accueillir l'humilité de la servante. Une vie ne suffira pas! Un jour, sur la tente payenne de notre foyer improbable, un prêtre audacieux pourra dessiner la croix. Cette espérance suffit à ma foi d'aujourd'hui.

Addenda

Dites-moi les Amis, vous n'avez pas la même impression que moi que cet échange est un moment de grâce qui échappe complètement aux lois sociologiques, vous savez, un de ces moments de liberté, une de ces brèches dans le temps comme seules les rencontres de voyage en peuvent ouvrir? Moment qui par conséquent nous échappe aussi? Quelle drôle d'aventure!

De la Guyane en passant par Paris jusque dans nos Hauts de France, un instantané géographique du mystère que l'on appelle France, sans savoir bien de quoi il s'agit, mais qui nous traverse et dont nos mots hésitants témoignent à leur insu? J'aurais tant et tant à échanger encore à vous lire et relire!

Me frappe ainsi cette fidélité à nos 12 ans sans cesse revisités.

Oui F tu as mille fois raisons, pardon pour mon lyrisme qui idéalise, pour la beauté facile du tableau, un christianisme populaire qui, oui, chassait les filles-mères et bannissait leurs fils du sacerdoce (jusque dans les années 50 je crois), faisait tutoyer les Soeurs issues du peuple, au service des collégiennes capricieuses de nos bonnes familles, et vouvoyer les Mères à qui seules on devait respect! Ce que je cherche à dire, c'est que la nature étant le cadre alors de la vie de nos ancêtres posait aussi ses limites. Rappelait l'homme à sa finitude, à sa petitesse, nous désolidarisait de nos orgueils civilisationnels. Face à la fureur de la tempête, à une mauvaise récolte, aux émois de l'amour et du printemps nous nous savions égaux en vulnérabilité, joyeuse ou malheureuse. En bannissant la nature de nos vies, nous avons perdu toute mesure. Nous nous sommes crus invincibles.

Le film La Vague: oui oui, excellente base de réflexion pour nous et nos jeunes!

S, comme c'est bon en te lisant de retrouver mon frère d'âme! Tu développes avec tant de clarté et d'autorité intellectuelle une pensée si proche de la mienne, que parfois je ne sais plus qui de toi ou de moi avait dans nos échanges précédents lancé l'argument, partagé la découverte, éveillé l'enthousiasme ou l'indignation (beaucoup plus souvent de toi certainement, lecteur infatigable, dont le travail magnifique de compte rendus passionnants tient de l'alliance du ruminant et du bénédictin!)

Je retourne à mon chez moi intérieur, où je profite du silence du moment.

A

Une conversation anarchriste sur le "suicide démographique de l'Europe"

F : Je ne suis pas d'accord sur le soi-disant "suicide démographique de l'Europe". Cela veut-il dire que la France était morte ou morte-née ou pas vraiment vivante quand elle ne comptait que vingt ou quarante millions d'habitants ? Je trouve cette vision trop prisonnière d'une vision quantitative et économique de la population, du peuple, de la nation.

D'ailleurs, ne pas vouloir faire trop d'enfants n'oblige pas forcément à accueillir une immigration massive. Cela y oblige certes dans un contexte culturel-civilisationnel industriel, capitaliste, productiviste, libre-échangiste, mondialiste, etc.

Mais on pourrait très bien décider d'un autre mode de vie en matière économique, démographique, etc. - moins mais mieux (pour résumer) - couplé à un protectionnisme écologique, économique, démographique, etc. (d'ailleurs ce protectionnisme serait indispensable à ce mode de vie). La Nouvelle-Zélande ou l'Australie ne se sentent pas obligées d'"accueillir toute la misère du monde..."

C : Sur la démographie, tu confonds deux choses : l'état d'une population à l'instant t et sa dynamique. Je ne suis pas attaché à un chiffre quelconque de population "optimum", c'est absurde selon moi. En revanche, ce qui fait la vie d'une société, c'est une population dynamique. Non pas dans le but tout aussi absurde de se multiplier comme des lapins pour être les plus nombreux possible, mais simplement pour assurer le renouvellement des générations de façon à ne pas devenir une population de "vieux", ce que l'Europe est en train de devenir (sans même parler qu'une population qui décroît conduit à la mort lente, l'histoire le montre d'une façon impitoyable). Et je ne le souhaite pas pour nos enfants car c'est franchement peu sympa un pays où une majorité de la population est âgée, sans parler de tous les problèmes connexes graves que cela soulèvent. C'est un des sujets où je ne suis vraiment pas en phase avec certains écologistes (comme leur phobie du logement individuel)…

F : Je ne suis pas d'accord avec toi non plus sur la dynamique justement - aujourd'hui nous payons en quelque sorte le prix du baby boom qui va devenir un papy boom, et qui dans les structures socioéconomiques contemporaines oblige soit au natalisme, soit à l'immigration. (Et comme ce ne sera pas le natalisme, ce sera l'immigration - prêcher le natalisme revenant alors à légitimer l'alternative de fait qui est l'immigration). L'avortement massif et bientôt l'euthanasie - qui sont des tendances inéluctables dans les structures socioéconomiques contemporaines qui les impliquent - sont la suite logique de la médicalisation de l'existence et de la baisse de la mortalité infantile - qui de subie devient choisie et reportée sur une mortalité prénatale volontaire très élevée (= IVG) - et de l'allongement de l'espérance de vie - qui mène massivement et structurellement à la question de l'euthanasie passive ou active. La mortalité de subie devient davantage choisie : ce que nous refusons de la nature, nous l'assumons dans notre culture. La seule alternative possible à la régulation démographique totale (incluant avortement et euthanasie) est la décroissance économique et technologique - là où les cathos de Limite et de la Décroissance sont les seuls logiques et cohérents d'ailleurs. La maison individuelle devient d'ailleurs une absurdité et bientôt une impossibilité dans une population mondiale croissante. Il ne s'agit pas d'une phobie du logement individuel (que tu n'as dû d'ailleurs relever en la ressentant comme telle que chez Cheynet je pense) - la plupart des écolos rêvent d'une maison familiale à la campagne - mais d'une réflexion pratique logique.

Mais on peut envisager également décroissance économique et régulation voire décroissance démographique naturelle, écologique et bioéthique. Je ne vois pas pourquoi une population devrait forcément augmenter pour être dynamique. Il y a des dynamiques quantitatives et des dynamiques qualitatives. Pour ma part je voudrais un monde moins populeux - et vivre dans une maison à la campagne.

C : Je te remercie de tes objections qui aident à la réflexion. Juste quelques réponses très rapides, car je n'ai pas le temps d'approfondir, tu me pardonneras. Je comprends ta logique et elle me semble en effet cohérente : tu recherches une décroissance démographique. Et si l'on n'est favorable ni à l'avortement, ni à l'euthanasie, ni au refus de la médecine moderne pour les plus pauvres, ni à la guerre atomique qui permettrait d'éliminer quelques milliards d'humains, la seule solution est celle que tu préconises sans d'ailleurs le dire ouvertement, arrêter de faire des gosses (d'ailleurs avec trois enfants, tu es fort peu décroissant, mon cher). Car ta logique est bien celle-là : arrêter d'avoir beaucoup d'enfants. Et tu ne peux nier les conséquences de ce choix : c'est obligatoirement le vieillissement général de la population, que tu le veuilles ou non, toute population qui décroît NATURELLEMENT (c'est-à-dire sans être la conséquence d'un épidémie ou d'une guerre, qui étaient les deux principaux leviers de la décroissance démographique dans l'histoire) vieillit, c'est mathématiquement imparable, il faut assumer cette conséquence si tu veux être un décroissantiste cohérent.

F : Je n'ai pas de position tranchée ni aboutie, mais je pense que globalement l'humanité doit se limiter tant démographiquement qu'économiquement et je l'ai toujours pensé - l'auto-limitation étant d'ailleurs une vertu évangélique et les Evangiles étant très peu familialistes ni natalistes - Jésus Fils unique de Dieu - et de Marie, ne se marie pas, n'a pas d'enfants, arrache les apôtres à leurs familles, prône la perfection de l'abstinence et du célibat, etc. (sans pour autant interdire la procréation ni le mariage, qu'il rend plus difficile et exigeant comme engagement etc.) - j'ai déjà écrit ailleurs sur ça. Et je pense que cette limitation doit passer par une double décroissance économique et démographique. Moins mais mieux. Evidemment je préfère un monde avec plus d'humains et moins de bagnoles, plus de gosses et moins de pétrole. Donc c'est surtout la décroissance économique qui prime, liée à une limitation démographique. Je ne suis donc pas contre la contraception "naturelle" en soi (biologique ou mécanique), mais contre toute contraception chimique ou abortive - toute contraception non bioéthique si tu veux.

Oui, on a fait trois gosses proches comme de jeunes cathos écolos humanitaires idéalistes planants inconscients, et on voit combien c'est dur de les éduquer... Mais bon, c'est la vie, là où il y a des gosses, il y a de la vie !

Je ne rêve pas d'une Europe vieillie ni d'un monde de vieux, mais je pense qu'un certain moratoire sur la médecine gériatrique et l'arrêt d'un certain acharnement thérapeutique global avec une réorientation des budgets et des priorités ne serait pas forcément un mal - pas d'euthanasie, non, mais laissez les vieux partir en paix ! Les vieux vivent globalement trop vieux dans nos pays... Mais c'est un marché plus que juteux...

Mais bon, je ne me fais aucune illusion, je pense que nous aurons inéluctablement de plus en plus massivement et structurellement l'avortement massif (chimique notamment), l'euthanasie, l'immigration massive, l'austérité économique couplée au capitalisme mondialisé, la catastrophe écologique, la crise climatique, etc. - bref tout le pire, et rien n'indique le contraire.

C : Je suis bien d'accord avec toi, moi aussi je suis pour les limites et d'abord, car ce sont elles qui commandent tout le reste, des limites à la volonté de l'homme de se prendre pour Dieu et de prétendre s'émanciper de toute borne, qu'elle vienne de la transcendance, de la nature et même de la culture ou de la tradition. Mais je ne suis pas décroissantiste, car en faire une fin relève pour moi de l'idéologie (et c'est appliquer une grille unique à des choses et des situations infiniment complexes), comme d'ailleurs pour les adeptes de la croissance. La fin du politioque est de viser une vie bonne, plus humaine à dimension aussi plus humaine, donc plus petite, en revenant davantage au local, etc. Qu'une telle approche puisse conduire à une certaine décroissance comme l'avait fort justement dit François dans Laudato si' (mais il ne visait que les pays développés, et il avait raison), c'est fort possible, mais ce n'est pas cela qui est recherché en tant que tel. Et, à l'échelle de la planète, je ne pense pas que cette approche conduise à la décroissance, seulement à une croissance peut-être plus faible mais aussi plus intelligente – mais il faudrait surtout redéfinir la croissance qui, dans sa définition actuelle, est absurde et conduit en effet à des absurdités.

Je ne suis pas du tout nataliste, non plus, mais je ne supporte pas la prétention d'un Etat à te dire combien d'enfants tu dois avoir, c'est pour moi une intrusion insupportable dans la vie des couples. Et, encore une fois, la décroissance démographique naturelle, c'est forcément se bâtir un monde de vieux, je trouve ça horriblement démoralisant…

Et il y a chez les décroissantistes (comme chez trop d'écologistes) un pessimisme fondamental que je ne partage pas. Je ne verse pas dans l'excès inverse d'un optimisme béat (du moins je l'espère), mais si l'on est chrétien, on ne peut pas appréhender la création sans un regard et donc aussi une confiance surnaturelle – en sachant d'ailleurs que notre monde aura bien une fin.

F : Je suis parfaitement d'accord avec toi, et je ne suis pas plus décroissantiste que toi, croissance et décroissance sont une question de contexte et de situation. Dans le cadre actuel, je suis décroissantiste économique ou altercroissantiste (la décroissance est une altercroissance de toute façon - low tech, eco tech, agri bio éco, énergies vertes, etc.) : la question c'est la vie bonne, et la limite et la mesure qui vont avec. Le problème comme toujours c'est l'hubris, la démesure - et l'hubris démographique en fait partie - mais là encore, c'est selon les contextes, les situations, les continents, les pays... Pour ce qui est de la maison individuelle, sa traduction massive (je veux dire dans une société de masse) est l'habitat pavillonnaire, qui est une aberration urbaine, logistique, économique, écologique, etc.

C : Juste une question : explique-moi en quoi l'habitat pavillonnaire est-il tout ça, plus que l'habitat dans des immeubles (même de luxe) où l'on entasse les gens comme des lapins ?

Le pavillon n'est pas mon idéal, mais je préfère mille fois habiter un modeste pavillon qu'un appartement de luxe dans une tour !

F : Oui, les tours concentatrionnaires sont l'autre pan de la catastrophe, et parcticipent de la même civilisation de la voiture que l'habitat pavillonnaire.

Il ne s'agit pas tant de comparer à ce qui existe qu'à ce qui pourrait exister et qui existe déjà de manière très minoritaire.

J'ai lu beaucoup de livres et de revues à une époque sur l'architecture et l'urbanisme écologiques.

L'idéal, d'un point de vue économique/écologique/énergétique c'est l'habit compact bioclimatique - de petits "immeubles" bioclimatiques avec des communs partagés (chauffage central, buanderie, etc.), unités qui peuvent s'intégrer aussi bien dans un paysage urbain que rural ou semi-rural. Des sortes de grandes maisons ou bastides semi-communautaires avec des appartements individuels et des services communs. Ni trop grand (les tours de béton antiécologique et énergivores au possible) ni trop petit (l'urbanisme pavillonnaire énergivore et antiécologique).

Après, en partant de ce qui existe, il s'agit surtout de transformer autant que possible l'habitat existant (individuel ou collectif) en habitat bioclimatique écologique et énergo-économique.

Après, je te comprends parfaitement - pour ma part, même une maison de lotissement comme celle où nous vivons actuellement est insupportable, alors ne parlons pas d'un appartement ! Je veux une maison à la campagne sans voisins audibles ni visibles - et tant pis pour les kilomètres en bagnole !

C : Merci, ça m'intéressait d'avoir ton explication. Mais je pense que l'on peut concevoir des maisons individuelles parfaitement écologiques, la concentration n'apporte pas un plus déterminant en la matière. Cela étant, en fonction du contexte, je ne suis pas du tout opposé à l'habitat que tu préconises en petits immeubles bioclimatiques.

F : Oui, individuellement, les maison individuelles peuvent être écologiques, mais c'est massivement qu'elles le sont moins qu'un habitat compact - en raison des infrastructures routières et urbaines qu'elles impliquent et surtout de la circulation routière et avant tout de la voiture individuelle.

C : Je comprends bien, mais c'est là où je ne partage pas cette approche qui relève pour moi d'une vision un peu "soviétique" de la vie où on impose autoritairement aux gens leur façon d'habiter et de vivre(eh oui ! désolé, c'est mon côté individualiste, je ne le nie pas, j'assume), surtout que je ne partage pas l'obsession anti-voiture des écologistes; je suis pour maîtriser la voiture (l'enlever des villes, par exemple, très bien… à condition de prévoir des alternatives efficaces en termes de transports en commun), absolument pas pour la supprimer.

F : Oh, je ne suis pas soviétique, je suis anarchiste de tendance individualiste et libertaire et même assez libéral en un certain sens - je suis depuis toujours (et je l'étais déjà quand j'étais royaliste à quatorze-seize ans) pour un Etat régalien minimal et une organisation fédérative autonome de la société sur la base d'une démocratie confédérale intégrale à base locale (communale et même par arrondissement et quartier) et sur une base associative et territoriale pour tout ce qui est des services publics qui doivent être à mon sens socialisés mais désétatisés (santé, éducation, etc.). Je suis pour une libération/libéralisation/socialisation de quasiment toutes les activités qui sont aujourd'hui le fait de l'Etat. Autonomie partout - et éducative avant tout - je parle en connaissance de cause, je serais même plutôt favorable à une libéralisation et même privatisation totale de l'Education nationale plutôt qu'au système actuel !...

Outre ses fonctions régaliennes, l'Etat doit juste autant que possible encadrer et réguler l'organisation sociale (et notamment les débordements et excès d'un trop de liberté marchande par exemple - la liberté du renard dans le poulailler) notamment dans un sens écologique - sa fonction à l'égard de la société étant essentiellement négative - une fonction de contrôle et d'interdiction - action négative indirecte - plutôt que positive - action positive directe. (Cf. Haudricourt)

Les villes piétonnes où j'ai pu aller sont extrêmement agréables, il faut supprimer la voiture des zones urbaines avec des alternatives de transports alternatifs en commun ou individuels silencieux, écologiques, non-polluants et non-bruyants (le vélo avant tout !). Et développer cette politique autant que possible pour toutes les zones péri-urbaines et même rurbaines ou rurbanisées.

Je ne suis pas pour imposer des façons de vivre, mais il faut voir que le laisser-faire en la matière impose de fait massivement des manières de vivre que personne n'a choisies individuellement - à ce sujet je t'invite à lire le remarquable livre La tyrannie des modes de vie. Sur la paradoxe moral de notre temps de Mark Hunyadi (professeur de philosophie morale et politique à l'université catholique de Louvain) : http://www.editionsbdl.com/fr/books/la-tyrannie-des-modes-de-vie.-sur-le-paradoxe-moral-de-notre-temps-/465/

Donc faut-il subir collectivement (et donc individuellement) les modes de vie non-voulus massivement subis et involontairement issus de modes de vie individuels souvent de moins en moins choisis et également de plus en plus subis puisque de plus en plus conditionnés par les modes de vie massivement structurants (qui peut aujourd'hui refuser le portable ou internet sans se marginaliser ?) OU ne vaudrait-il pas mieux reprendre la main sur nos modes de vie en les décidant et les choisissant collectivement (définir collectivement les choix possibles et légitimes) et individuellement dans ce cadre de décision collective ?

L'école buissonnière

Un film vraiment très bien, sur Célestin Freinet (1896-1966), petit instituteur de province, qui développa des techniques pédagogiques basées sur l'expression libre de l'enfant (imprimerie, texte libre, jardinage, élevage de petits animaux, correspondance, atelier de peinture, poterie, poésie, menuiserie, enquête etc.) Il a même bâti avec ses élèves certains bâtiments de l'école, pierre à pierre.

https://www.youtube.com/watch?v=7OnE7tqNJm0

Une vraie anarchie

Voici un documentaire d'une heure à regarder, sur l'école autogérée de Summerhill, fondée en 1921 par Alexander Sutherland Neill. Pédagogie libertaire, démocratique et égalitaire. Pédagogie antiautoritaire.

Si vous n'avez pas aimé l'école, que vous culpabilisez d'y mettre vos enfants, ou que vous avez des rêves de fonder une école alternative, regardez ce documentaire, ça fait rêver.

https://www.youtube.com/watch?v=_xqFSHa1FE8

A lire en complément du documentaire : Libres enfants de summerhill, de A. Neill.

"Le rôle de l'enfant, c'est de vivre sa propre vie et non celle qu'envisagent ses parents anxieux, ni celle que proposent les éducateurs comme la meilleure. Une telle interférence ou orientation de la part de l'adulte ne peut que produire une génération de robots."

"Quant je me sers du mot " anti-vie ", je ne veux pas dire " qui recherche la mort " je veux dire " qui craint la vie plus que la mort ". Être anti-vie, c'est être pro-autorité, pro-église et religion, pro-refoulement, pro-oppression ou pour le moins au service de toute ces choses. En somme être pro-vie, c'est aimer l'amusement, les jeux, l'amour, le travail intéressant, les violons d'Ingres, le rire, la musique, la danse, la considération pour les autres et la foi en l'homme. Être anti-vie, c'est aimer le devoir, l'obéissance, le profit et le pouvoir. Au cours de l'histoire, l'anti-vie a gagné et continuera de le faire aussi longtemps qu'on inculquera à la jeunesse qu'elle doit accepter les conceptions adultes du jour."

Bonne année !

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Invictus !

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December XXV - Dies Natalis Invicti Solis

« Soli Invicto Comiti »

Joyeux Noël !

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Seuls les insatisfaits

"Les désirs du coeur sont des colères divines. Seuls les insatisfaits font quelque chose. Les satisfaits ne font rien. L'insatisfaction est l'aiguillon d'un accomplissement."

Jack London, No Mentor but Myself (1901)

Briser la glace

Dieu, c'est la glace qu'il faut briser pour atteindre l'eau vive.

Superbe

La superbe diabolique d'Epictète

Pascal

Dernières volontés

Je souhaiterais soit être brûlé en pleine nature sauvage (ou sur ma terre si un jour j'en ai une dans la nature, la montagne ou la campagne) sur un bûcher funéraire d'une ou deux tonnes de bois et que les cendres en soient dispersées sur place par la pluie et le vent, soit être enterré nu dans un linceul de lin blanc à même la terre (idem dans la nature ou sur ma terre si j'en ai une), ou soit être immergé au large nu dans un linceul de lin blanc si j'habite une île ou sur un bord de mer, et effectivement se passer de tout service de pompes funèbres et de tout service religieux (à moins que des proches veuillent librement chanter des hymnes, des psaumes ou des péans : libre à mes amis et familiers de banqueter ou de pleurer à leur guise - ou de ne rien faire).

Toutes choses strictement interdites par la loi, ça va de soi.

Je ne souhaite en tout cas ni être enfermé dans un immonde cercueil dans un immonde cimetière, ni être cramé dans un un four crématoire et enfermé dans une ignoble urne, etc.

"Tu es poussière et tu redeviendras poussière..."

Demain, les coyotes !

https://demainlescoyotes.wordpress.com/

Ecologie profonde

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"La santé de l'homme est le reflet de la santé de la terre."

Héraclite

Pourquoi il faut voir et faire voir Captain Fantastic

Ce film a tout saisi, compris, intégré : l'écologisme, la décroissance, le luddisme, le survivalisme, l'anarchisme, le libertarisme, l'autonomisme, le localisme, l'indépendantisme, le mode de vie paléo, l'anarcho-primitivisme, le populisme, l'égalitarisme, l'élitisme de la base, l'aristocratisme populaire, le paganisme, le naturisme, l'écoféminisme, le familialisme libertaire, le pacifisme (armé), la self-défense, la reprise individuelle, le deschooling et le home schooling, l'intellectualisme, le vitalisme, tout y est, Thoreau, Chomsky, Jared Diamond, Ellul, Illich et bien d'autres encore...

C'est la grande synthèse idéologique pratique, le grand fourre-tout fantasmatique et jubilatoire, tout est saisi, compris, jusqu'au réalisme final de l'équilibre paysan écolo-bio...

Fantastique !

Les vrais anarchristes sont désormais ici

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Et vrais écologistes intégraux :

Un Pont lancé... entre foi catholique et décroissance, écologie radicale et théologie : http://unpontlance.wixsite.com/cathos-ecolos

OMNIA SUNT COMMUNIA !

Nous sommes...

...absentéistes, abstentionnistes, activistes, anarchistes, archaïstes, (libres) associationnistes, autonomistes, anti-autoritaires, antibourgeois, antibureaucrates, anticapitalistes, autogestionnaires, (néo)babouvistes, bakouniniens, (néo)bundistes, canuts, anti-centralistes, chouans, communalistes, (néo)communards, communautariens, communautaristes, communistes (libertaires), compagnonnistes, conseillistes, (bio)conservateurs, convivialistes, coopératistes, corporatistes, croquants, débrayeurs, décroissants, démocrates directs, démocrates radicaux, écologistes (profonds), égalitaristes, anti-étatistes, eurocritiques, eurosceptiques, fédéralistes (intégraux), gandhistes, goliards, grévistes (généralistes), écoguerriers, guérilleros, guildistes, horizontalistes, anti-humanistes, anti-impérialistes, indépendantistes, indigénistes, anti-industriels, insurrectionnalistes, anti-jacobins, jacques, kropotkiniens, libertaires, antilibéraux, ligueurs, localistes, (néo)luddites, makhnovistes, maquisards, marxistes libertaires (antiléninistes antitrotskystes antistaliniens antimaoïstes), antimilitaristes, antimodernes, antimondialistes, municipalistes, munzériens, mutualistes, narodniki, internationalistes, micronationalistes, naturistes, nihilistes (russes), pacifistes (violents), antiparlementaristes, antipartis, paysannistes, pitauds, plébéiens, populistes, (anarcho)primitivistes, antiproductivistes, prolétaires (intellectuels), proudhoniens, proximistes, radicaux, (bio)régionalistes, révolutionnaires, ruralistes, rustauds, saboteurs, sauvagistes, sécessionnistes, séparatistes, situationnistes, socialistes (libertaires), écosociétalistes, soréliens, spontanéistes, survivalistes, (anarcho)syndicalistes, antitechnocrates, technocritiques, technosceptiques, technophobes (primaires), écoterroristes, antitotalitaires, tuchins, tyrannicides, anti-utilitaristes, non-violents (armés), (néo)zapatistes...

...bien des choses, en somme !

Géopoétique d'abord !

« Les grands poèmes du ciel et de l’enfer ont été écrits. Reste à composer le poème de la terre. Ce serait là la plus grande chose à laquelle l’esprit pourrait aspirer. »

Wallace Stevens, Opus Posthumous

« Comprendre que tout a lieu en un seul corps

revient à renverser les vieilles catégories politiques

à passer de la politique à la métapolitique

ou à la poésie »

Norman Brown, Life against Death, 1959 ; voir aussi « From Politics to Metapolitics », 1947

« Si une fleur avait un Dieu, ce ne serait pas une fleur transcendantale mais un champs – qui plus est un champ tel qu’on le définit en physique, un système d’énergie intégré, un champ dont l’activité, outre celle de la fleur, comprendrait celle de la terre, de la pluie, du soleil, des oiseaux, des vers, des abeilles. Une fleur douée de sensibilité serait capable, à travers ses racines et ses membranes, de sonder l’entièreté de ce système pour découvrir que son existence est une exaltation particulière du champ complet. »

Alan Watts, In My Own Way

« cette vaste et ancienne religion, plus magnifique que tout ce que nous connaissons : plus crûment et ouvertement religieuse car tout l’effort vital de l’homme consistait à mettre sa vie en contact avec la vie élémentaire du cosmos, la vie des montagnes, la vie des nuages, la vie du tonnerre, la vie de l’air, la vie de la terre, la vie du soleil. A entrer dans un contact immédiat avec le sensible, et en extraire une énergie, une puissance et une félicité sombres. Cet effort en vue d’un contact nu et simple, sans intermédiaire ni médiateur, est le sens primordial de la religion. »

D. H. Lawrence, The Spirit of Place, 1936

« Ce n’’est pas de ceux dont la culture a été vidée de son contenu par des systèmes éducatifs que viendra le géant capable de détruire l’ancien et de bâtir le nouveau, mais de la nature sauvage intacte. »

Emerson, « The American Scholar »

comment échapper

à cette époque

moderne

et réapprendre

à respirer

William Carlos Williams, « Un exercice »

« Livrons-nous à une perception immédiate du réel empirique autour de nous. Cet éclat de soleil, ce brin d’herbe, font surgir aussitôt une présence imposante de l’être ontologique, présence obscure et indivise où tout est enveloppé et rien n’est exclu, présence souveraine et plénière , présence qui fait la joie débordante du sage profondément réintégré dans sa source ontologique. »

Liou-Kia-hway, L’Esprit synthétique de la Chine, PUF, 1961

Ici un homme doit se défaire du fardeau qui émousse

Son contact avec les choses élementaires, les subtilités

Qui semblent inséparables d’une existence humaine, pour aller

Vers un monde simple, plus rude, plus beau et plus imposant,

Délivrant une ivresse austère

Hugh MacDiarmid, « On a Raised Beach »

« La grande morale inexplorée de la vie elle-même, ce que nous appelons l’immoralité de la nature, nous entoure de son éternel mystère, et c’est au milieu d’elle que se joue le petit jeu de la morale humaine, avec ses bizarres critères de moralité et ses mouvements mécaniques. C’est un jeu sérieux, solennel, jusqu’à ce que l’un des protagonistes, lassé de son rôle, prenne le risque de jeter un regard hors du cercle enchanté, du côté des vastes espaces sauvages qui l’environnent. »

D. H. Lawrence, Phoenix, 1936

Sentir et dire la stupéfiante beauté des choses – la terre, la pierre et l’eau,

Les bêtes, l’homme et la femme, le soleil, la lune et les étoiles –

La beauté de notre nature humaine injectée de sang, ses pensées, ses transports

et ses passions

Et la nature humaine dans sa beauté imposante –

Car l’homme n’est qu’un rêve, l’homme, pourrait-on dire, est la nature

plongée dans un rêve, mais le roc,

Et les eaux et le ciel sont constants – sentir pleinement

Comprendre pleinement, et exprimer pleinement la beauté

Naturelle est l’unique tâche de la poésie

Robinson Jeffers, « The Beauty of Things »

« Tout cela est relatif à l’arche Terre-sol, à la sphère-Terre, à nous, hommes terrestres. »

Edmund Husserl, Derniers Manuscrits

« Ce que tu cherches, c’est un monde. »

Hölderlin, Hyperion

« C’est de façon poétique que l’homme vit vraiment sur cette Terre. »

Friedrich Hölderlin, Derniers poèmes

« Lorsque dans la profonde nuit d’hiver une violente tempête de neige déchaîne ses rafales autour du chalet, recouvrant et dissimulant tout, c’est alors le grand temps de la philosophie. C’est alors que son questionnement doit devenir simple et essentiel. »

Martin Heidegger

« Un tel Occident est plus ancien, car plus près de l’aube et pour cela de meilleure promesse que l’Occident platonique et chrétien. »

Martin Heidegger

« L’Europe, depuis qu’elle a été nominalement christianisée, ne vit que de quelques gouttes d’élixir païen qu’elle a sauvées de la jalousie de ses convertisseurs. »

Rémy de Gourmont

« C’est considérer la terre comme référence ultime des théories, ce qui est le fondement même de la géopoétique. »

Kenneth White, Au large de l’histoire

« C’est par la Différence, et dans le Divers, que s’exalte l’existence. » Or, « le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. » « C’est contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre – mourir peut-être en beauté. »

Victor Segalen, Essai sur l’exotisme – une esthétique du divers

Maintenant il faut des armes

Pour éviter les confrontations sanglantes avec les orpailleurs clandestins qui empoisonnent leurs rivières au mercure, les gendarmes confisquent leurs armes aux Indiens Wayana de Guyane.

Comme d'habitude, l'Etat désarme avant tout les victimes. L'Etat craint bien plus les victimes que les criminels : les criminels sont des ennemis nécessaires, mais les victimes sont des concurrents potentiels.

L'Etat a besoin d'ennemis publics pour justifier son monopole de la violence légitime, mais si les victimes pratiquent l'autodéfense, elles remettent en question ce monopole étatique.

La priorité de l'Etat n'est pas de désarmer les criminels, mais leurs victimes réelles et potentielles.

Au-delà de l'athéisme

Au-delà de l'athéisme : le non-théisme. Je ne suis pas athéiste, je suis terréiste. Soyez fidèle à la Terre.

Edward Abbey, Désert solitaire

La tradition des opprimés

"A chaque époque, il faut tenter de refaire la conquête de la tradition, contre le conformisme qui est train de la neutraliser."

Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire (1940)

Il nous faut un refuge

Nous avons besoin de la nature, que nous y mettions le pied ou non. Il nous faut un refuge même si nous n'aurons peut-être jamais besoin d'y aller. Je n'irai peut-être jamais en Alaska, par exemple, mais je suis heureux que l'Alaska soit là. Nous avons besoin de pouvoir nous échapper aussi sûrement que nous avons besoin d'espoir.

Edward Abbey, Désert solitaire

Au-delà du mur

Au-delà du mur de la ville irréelle, au-delà des enceintes de sécurité coiffées de fil de fer barbelé et de tessons de bouteille, au-delà des périphériques d’asphalte à huit voies, au-delà des berges bétonnées de nos rivières temporairement barrées et mutilées, au-delà de la peste des mensonges qui empoisonnent l’atmosphère, il est un autre monde qui vous attend. C’est l’antique et authentique monde des déserts, des montagnes, des forêts, des îles, des rivages et des plaines. Allez-y. Vivez-y. Marchez doucement et sans bruit jusqu’en son cœur. Alors… Puissent vos sentes être légères, solitaires, minérales, étroites, sinueuses et seulement un peu en pente contraire. Puisse le vent apporter de la pluie pour remplir les marmites de grès lisse qui se trouvent à quatorze miles derrière la crête bleue que vous apercevez au loin. Puisse le chien de Dieu chanter sa sérénade à votre feu de camp, puisse le serpent à sonnette et la chouette effraie vous distraire dans votre rêverie, puis le Grand Soleil éblouir vos yeux le jour et la Grande Ourse vous bercer la nuit.

Edward Abbey, Un fou ordinaire

Un mysticisme âpre et brutal

Je ne suis pas ici seulement pour échapper un temps au tumulte, à la crasse et au chaos de la machine culturelle, mais aussi pour me confronter de manière aussi immédiate et directe que possible au noyau nu de l'existence, à l'élémentaire et au fondamental, au socle de pierre qui nous soutient. Je veux être capable de regarder et d'examiner un genévrier, un morceau de quartz, un vautour, une araignée, et de voir ces choses comme elles sont en elles-mêmes, vierges de toute qualité attribuée par l'homme, catégories scientifiques comprises. Voir Dieu ou la Méduse face à face, même si cela implique de risquer tout ce que j'ai d'humain en moi. Je rêve d'un mysticisme âpre et brutal dans lequel le moi dénudé se fonde dans un monde non humain et y survit pourtant, toujours intact, individué, discret. Paradoxe et socle de pierre.

Edward Abbey, Désert solitaire

Une petite feuille

La planète est plus grande que nous ne l'avons jamais imaginée. Le monde est plus froid, plus ancien, plus étrange et plus mystérieux que nous ne l'avons jamais rêvé. Et nous, misérables créatures humaines avec nos innombrables outils et jouets et peurs et espoirs ne sommes qu'une petite feuille sur le grand arbre efflorescent de la vie.

Edward Abbey, Un fou ordinaire

Je n'imagine pas le monde s'améliorer

Je n'imagine pas le monde s'améliorer. Comme toi, je le vois plutôt empirer. Je vois la liberté qu'on étrangle comme un chien, partout où mon regard se pose. Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sous le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par les bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t'en vouloir de refuser d'y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à battre en retraite, malgré l'horreur de la situation. Si tant est qu'une retraite soit possible, ce dont je doute.

Edward Abbey, Seuls sont les indomptés

Etre capable de regarder

Je veux être capable de regarder et d'examiner un genévrier, un morceau de quartz, un vautour, une araignée, et de voir ces choses comme elles sont en elles-mêmes, vierges de toutes qualité attribuée par l'homme, catégories scientifiques comprises.

Edward Abbey, Désert solitaire

Véritable patriote autochtone

Véritable patriote autochtone, Smith ne faisait serment d'allégeance qu'à la terre qu'il connaissait, pas à cette enflure farcie de propriétés privées et d'industries, terre d'exil d'Européens déplacés et d'Africains inopportunément transplantés, connue collectivement comme les Etats-Unis.

Edward Abbey, Le gang de la clef à molette

La surface des choses

La surface des choses m’apporte suffisamment de bonheur. À dire vrai, elle seule me paraît avoir une quelconque importance. Des choses comme une main d’enfant qui serre la vôtre, la saveur d’une pomme, l’étreinte d’un ami ou d’une amante, la douceur soyeuse des cuisses d’une jeune femme, le coucher de soleil sur la roche et les feuilles, l’entrain de telle musique, l’écorce de cet arbre, la lente abrasion du granite et du sable, une chute d’eau cristalline dans une marmite de grès, le visage du vent : qu’existe-t-il d’autre ? De quoi d’autre avons-nous besoin ?

Edward Abbey, Désert solitaire

Une nécessité vitale

Non, le monde sauvage n'est pas un luxe, mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale pour nos vies que l'eau et le bon pain.

Edward Abbey

Croire en Dieu ?

Croire en Dieu ? En une vie après la mort ? Je crois en ce rocher qui est sous mes pieds.

Edward Abbey

Que puis-je dire à ces gens ?

Que puis-je dire à ces gens ? Comment puis-je libérer, désincarcérer ces mollusques à roulettes enfermés dans leurs coquilles de métal hermétique ? La voiture comme boîte de conserve, le ranger du parc comme ouvre-boîte. Hé ho ! ai-je envie de crier, hé ho les gars, bon sang sortez de vos foutues machines, enlevez-moi ces putains de lunettes de soleil et ouvrez grand les yeux, regardez autour de vous ; jetez-moi ces satanés foutus appareils photo ! Bon Dieu les gars, qu'est-ce que c'est que cette vie, si à tant s'inquiéter il n'est de temps pour s'arrêter, pour contempler ? Hein ? Enlevez un peu vos chaussures, descendez la braguette, pissez joyeusement, plantez les orteils dans le sable chaud, éprouvez-moi cette terre crue et rude, cassez-vous un peu les ongles de pied, que du sang coule ! Et pourquoi pas ? Bon sang, Madame, ouvrez-moi cette fenêtre ! Vous ne voyez rien du désert si vous ne le sentez pas. C'est poussiéreux ? Bien sûr que c'est poussiéreux – c'est l'Utah ! Mais c'est de la bonne poussière, de la bonne poussière rouge de l'Utah, riche en ferraille, riche en raillerie. Coupez-moi ce moteur. Sortez de cette caisse de tôle et étirez un peu ces jambes variqueuses, enlevez votre soutien-gorge et prenez un peu de soleil sur vos vieux trayons ridés ! Et vous, Monsieur, qui regardez la carte pendant que votre radiateur bout et qu'un tampon de vapeur bouche votre circuit d'essence, exfiltrez-vous de cette boîte de merde chromée siglée GM et allez marcher un peu – oui, laissez donc la vieille bourgeoise et les gnards hurlants, tournez-leur le dos et allez marcher droit dans les canyons, perdez-vous un moment, revenez quand foutu bon vous semble, ça vous fera sacrément bien à vous et à elle et à eux. Et aussi : lâchez un peu la grappe à vos enfants, laissez-les sortir, qu'ils aillent escalader les rochers et chasser les serpents à sonnette et les scorpions et les fourmis rouges – oui, Monsieur, laissez-les sortir, libérez-les ; comment osez-vous emprisonner des petits enfants dans votre foutue carriole toutes options sauf les chevaux ? Oui, Monsieur, oui, Madame, je vous en conjure, sortez de vos fauteuils roulants motorisés, levez vos culs vulcanisés, tenez-vous debout comme des hommes ! comme des femmes ! comme des humains ! et marchez – *marchez* – MARCHEZ sur notre terre douce et sacrée.

Edward Abbey, Désert solitaire

Vivre comme des hommes

Nous nous soucions du temps. Si nous pouvions apprendre à aimer l'espace aussi profondément que nous sommes aujourd'hui obsédés par le temps, nous découvririons peut-être un nouveau sens à l'expression vivre comme des hommes.

Edward Abbey, Désert solitaire

Ouvrir des brèches clandestines

C'est plus pratique de rester ici un moment, de gagner ma vie honnêtement à introduire un peu de philosophie dans le cerveau des futurs ingénieurs, des futurs pharmaciens et politiciens. Ne va pas croire un seul instant que je me prenne pour une sorte de héros anarchiste. Je ne compte pas lutter contre l'Autorité, du moins pas ouvertement. J'ouvre peut-être des brèches clandestines.

Edward Abbey, Seuls sont les indomptés

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