ANARCHRISME !

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Une petite feuille

La planète est plus grande que nous ne l'avons jamais imaginée. Le monde est plus froid, plus ancien, plus étrange et plus mystérieux que nous ne l'avons jamais rêvé. Et nous, misérables créatures humaines avec nos innombrables outils et jouets et peurs et espoirs ne sommes qu'une petite feuille sur le grand arbre efflorescent de la vie.

Edward Abbey, Un fou ordinaire

Je n'imagine pas le monde s'améliorer

Je n'imagine pas le monde s'améliorer. Comme toi, je le vois plutôt empirer. Je vois la liberté qu'on étrangle comme un chien, partout où mon regard se pose. Je vois mon propre pays crouler sous la laideur, la médiocrité, la surpopulation, je vois la terre étouffée sous le tarmac des aéroports et le bitume des autoroutes géantes, les richesses naturelles vieilles de milliers d'années soufflées par les bombes atomiques, les autos en acier, les écrans de télévision et les stylos-billes. C'est un spectacle bien triste. Je ne peux pas t'en vouloir de refuser d'y prendre part. Mais je ne suis pas encore prêt à battre en retraite, malgré l'horreur de la situation. Si tant est qu'une retraite soit possible, ce dont je doute.

Edward Abbey, Seuls sont les indomptés

Etre capable de regarder

Je veux être capable de regarder et d'examiner un genévrier, un morceau de quartz, un vautour, une araignée, et de voir ces choses comme elles sont en elles-mêmes, vierges de toutes qualité attribuée par l'homme, catégories scientifiques comprises.

Edward Abbey, Désert solitaire

Véritable patriote autochtone

Véritable patriote autochtone, Smith ne faisait serment d'allégeance qu'à la terre qu'il connaissait, pas à cette enflure farcie de propriétés privées et d'industries, terre d'exil d'Européens déplacés et d'Africains inopportunément transplantés, connue collectivement comme les Etats-Unis.

Edward Abbey, Le gang de la clef à molette

La surface des choses

La surface des choses m’apporte suffisamment de bonheur. À dire vrai, elle seule me paraît avoir une quelconque importance. Des choses comme une main d’enfant qui serre la vôtre, la saveur d’une pomme, l’étreinte d’un ami ou d’une amante, la douceur soyeuse des cuisses d’une jeune femme, le coucher de soleil sur la roche et les feuilles, l’entrain de telle musique, l’écorce de cet arbre, la lente abrasion du granite et du sable, une chute d’eau cristalline dans une marmite de grès, le visage du vent : qu’existe-t-il d’autre ? De quoi d’autre avons-nous besoin ?

Edward Abbey, Désert solitaire

Une nécessité vitale

Non, le monde sauvage n'est pas un luxe, mais une nécessité de l'esprit humain, aussi vitale pour nos vies que l'eau et le bon pain.

Edward Abbey

Croire en Dieu ?

Croire en Dieu ? En une vie après la mort ? Je crois en ce rocher qui est sous mes pieds.

Edward Abbey

Que puis-je dire à ces gens ?

Que puis-je dire à ces gens ? Comment puis-je libérer, désincarcérer ces mollusques à roulettes enfermés dans leurs coquilles de métal hermétique ? La voiture comme boîte de conserve, le ranger du parc comme ouvre-boîte. Hé ho ! ai-je envie de crier, hé ho les gars, bon sang sortez de vos foutues machines, enlevez-moi ces putains de lunettes de soleil et ouvrez grand les yeux, regardez autour de vous ; jetez-moi ces satanés foutus appareils photo ! Bon Dieu les gars, qu'est-ce que c'est que cette vie, si à tant s'inquiéter il n'est de temps pour s'arrêter, pour contempler ? Hein ? Enlevez un peu vos chaussures, descendez la braguette, pissez joyeusement, plantez les orteils dans le sable chaud, éprouvez-moi cette terre crue et rude, cassez-vous un peu les ongles de pied, que du sang coule ! Et pourquoi pas ? Bon sang, Madame, ouvrez-moi cette fenêtre ! Vous ne voyez rien du désert si vous ne le sentez pas. C'est poussiéreux ? Bien sûr que c'est poussiéreux – c'est l'Utah ! Mais c'est de la bonne poussière, de la bonne poussière rouge de l'Utah, riche en ferraille, riche en raillerie. Coupez-moi ce moteur. Sortez de cette caisse de tôle et étirez un peu ces jambes variqueuses, enlevez votre soutien-gorge et prenez un peu de soleil sur vos vieux trayons ridés ! Et vous, Monsieur, qui regardez la carte pendant que votre radiateur bout et qu'un tampon de vapeur bouche votre circuit d'essence, exfiltrez-vous de cette boîte de merde chromée siglée GM et allez marcher un peu – oui, laissez donc la vieille bourgeoise et les gnards hurlants, tournez-leur le dos et allez marcher droit dans les canyons, perdez-vous un moment, revenez quand foutu bon vous semble, ça vous fera sacrément bien à vous et à elle et à eux. Et aussi : lâchez un peu la grappe à vos enfants, laissez-les sortir, qu'ils aillent escalader les rochers et chasser les serpents à sonnette et les scorpions et les fourmis rouges – oui, Monsieur, laissez-les sortir, libérez-les ; comment osez-vous emprisonner des petits enfants dans votre foutue carriole toutes options sauf les chevaux ? Oui, Monsieur, oui, Madame, je vous en conjure, sortez de vos fauteuils roulants motorisés, levez vos culs vulcanisés, tenez-vous debout comme des hommes ! comme des femmes ! comme des humains ! et marchez – *marchez* – MARCHEZ sur notre terre douce et sacrée.

Edward Abbey, Désert solitaire

Vivre comme des hommes

Nous nous soucions du temps. Si nous pouvions apprendre à aimer l'espace aussi profondément que nous sommes aujourd'hui obsédés par le temps, nous découvririons peut-être un nouveau sens à l'expression vivre comme des hommes.

Edward Abbey, Désert solitaire

Ouvrir des brèches clandestines

C'est plus pratique de rester ici un moment, de gagner ma vie honnêtement à introduire un peu de philosophie dans le cerveau des futurs ingénieurs, des futurs pharmaciens et politiciens. Ne va pas croire un seul instant que je me prenne pour une sorte de héros anarchiste. Je ne compte pas lutter contre l'Autorité, du moins pas ouvertement. J'ouvre peut-être des brèches clandestines.

Edward Abbey, Seuls sont les indomptés

Envoi

En vieillissant

l'esprit

se libère

rebelle

un aigle qui prend son envol

de la falaise

William Carlos Williams, Paterson

Pourquoi nous sommes devenus chrétiens

Hannah Arendt décrit assez justement, quoique brièvement, dans son article "Chrétienté et révolution", les raisons des conversions au christianisme des néo-catholiques Léon Bloy, Charles Péguy, Gilbert Keith Chesterton ou encore Jacq ues Maritain (elle évoque aussi Georges Bernanos, "un seigneur sans peur et sans reproche, que n'entrave aucune admiration pour "la grandeur historique" et que ne touche aucune attraction secrète pour le mal") - il me semble que ces raisons rejoignent, toutes proportions gardées, celles des conversions d'un Jacques de Guillebon, d'un Fabrice Hadjadj ou d'un Falk van Gavetr - et de quelques autres encore qui sont devenus chrétiens en tant que bloyens, péguystes, bernanosiens, chestertoniens... - antimodernes.

"Car ce n'était pas la démocratie que ces hommes haïssaient mais au contraire son absence. Ils n'étaient dupes ni des démocraties qui ressemblaient plus à leurs yeux à des ploutocraties ni des fioritures d'une république qui n'était guère qu'une machine politique. Ce qu'ils recherchaient, c'était la liberté pour le peuple et la raison pour l'esprit. ils furent d'abord guidés par une haine profonde de la société bourgeoise, qu'ils savaient être essentiellement antidémocratique et fondamentalement pervertie. Et l'objet de leur lutte fut toujours l'invasion insidieuse de la morale et des standards bourgeois dans tous les aspects de la vie et toutes les classes de la société. Ils luttaient en réalité contre une menace que pas un socialiste - dont le parti politique, selon Péguy, "est entièrement composé d'intellectuels bourgeois" - ne prit véritablement au sérieux, à savoir l'influence envahissante de la mentalité bourgeoise dans le monde moderne."

"Depuis le tournant du siècle ces convertis, semblerait-il, ont senti que leur propre champ d'action était la politique et que leur devoir était de devenir de véritables révolutionnaires, c'est-à-dire plus radicaux que les radicaux. Et en un sens ils avaient raison, raison au moins aussi longtemps qu'ils restèrent dans la négation pour mener leur offensive. Il était certainement plus radical de répéter qu'"il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d'une aiguille que pour un homme riche d'entrer dans le royaume de Dieu" que de citer des lois économiques."

"Toute la culture occidentale se trouvant menacée une fois que l'autorité bourgeoise s'engageait sur la voie de l'impérialisme, il n'est pas surprenant que les armes les plus anciennes, les convictions fondamentales de l'humanité occidentale, aient suffi au moins à montrer l'étendue du mal.Le grand avantage de ces écrivains néo-catholiques fut d'avoir, lors de leur retour au christianisme, rompu avec le modèle de leur milieu plus radicalement qu'aucune autre secte ou aucun autre parti.Ce fut leur instinct de publiciste qui les poussa vers l'Eglise. Ils étaient à la recherche d'armes, et étaient prêts à les prendre où ils les trouvaient ; et ils en trouvèrent de meilleures dans le plus ancien des arsenaux que dans les demi-vérités rassises de la modernité. Publicistes et journalistes sont toujours pressés - c'est la maladie de la profession. Là se trouvaient des armes dont on pouvait s'emparer sans attendre : deux mille ans n'avaient-ils pas prouvé leur utilité ? Les meilleurs parmi les convertis savaient d'amère expérience qu'on se sentait mieux, plus libre et plus raisonnables en acceptant la grande exigence de la foi chrétienne plutôt qu'en acceptant le tumulte de modernisme, qui impose jour après jour plus fanatiquement une doctrine tout aussi absurde.

"Ils trouvaient plus dans le christianisme que l'utile dénonciation de la perversion de l'homme riche. L'accent mis par la doctrine chrétienne sur la condition restreinte de l'homme était une philosophie suffisante pour donner à ses adeptes une perception aiguë de l'inhumanité inhérente à toutes ces tentatives modernes - psychologiques, techniques, biologiques - de changer l'homme en un superman monstrueux. Ils s'aperçurent que la poursuite du bonheur qui voudrait chasser tout chagrin finirait rapidement par chasser toute gaieté. Ce fut à nouveau le christianisme qui leur apprit que rien d'humain ne peut exister au-delà des larmes et du rire, excepté le silence du désespoir. C'est la raison pour laquelle Chesterton, ayant une fois pour toutes accepté les larmes, put inclure le vrai rire dans ses plus violentes attaques."

"Si tel est le cas des publicistes et des journalistes parmi les néo-catholiques, celui des philosophes est légèrement différent et plutôt embarrassant. Les philosophes par définition sont censés ne pas être pressés. ... Il s'agit seulement de savoir si un philosophe est autorisé à chercher un refuge si rapidement et si brutalement. Il est vrai que les enseignements de l'Eglise représentent encore une citadelle de la raison humaine, et il est tout à fait compréhensible que, dans une lutte au jour le jour, des publicistes comme Péguy et Chesterton s'y soient retranchés le plus rapidement possible. Ce n'étaient pas des philosophes, et ils avaient surtout besoin d'une foi combattante. Ce que Maritain voulait, c'était une certitude qui l'arracherait aux complexités et aux confusions d'un monde où l'homme ne sait même pas ce que le mot vérité veut dire.

Mais la vérité est une déesse difficile à adorer parce que la seule chose qu'elle refuse à ses adorateurs est la certitude. La philosophie qui s'intéresse à la vérité a toujours été et sera probablement toujours une sorte de docta ignorantia - extrêmement savante et par conséquent extrêmement ignorante. Les certitudes de saint Thomas d'Aquin offrent un guide spirituel remarquable et restent bien supérieures à tout ce qui a été inventé à des époques plus récentes. Mais la certitude n'est pas vérité, et un système de certitudes est la fin de la philosophie."

Hannah Arendt, "Chrétienté et révolution" (The Nation, 161/12, 22 septembre 1945), in La philosophie de l'existence et autres essais, Payot, 2015

Master Autonomie et Anarchie

Compétences visées :

Savoir vivre sans les autres

Travailler seul (contre tous)

Savoir se servir d'une arme

Apprendre à déjouer les pièges de l'Etat

Fabriquer des explosifs avec des produits ménagers

Savoir faire sauter des infrastructures publiques ou privées

Fomenter des troubles

Faire démarrer une voiture sans clé

Rédiger des documents subversifs

Option 1 : Hacking et luddisme

Option 2 : Survivalisme et société

Inscriptions libres et révolutions permanentes

La montagne qu'il faut déplacer

La montagne qu'il faut déplacer pour libérer le processus vers une éthique, c'est tout simplement ceci : cessez de penser au bon usage de la terre comme à un problème exclusivement économique. Examinez chaque question en termes de ce qui est éthiquement et esthétiquement juste autant qu'en termes de ce qui est économiquement avantageux. Une chose est juste lorsqu'elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu'elle tend à l'inverse.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie III (« En fin de compte »), p. 283

La lutte pour l'ennui

Nous luttons tous pour la sécurité, la prospérité, le confort, la longévité et l'ennui. Le cerf lutte avec ses longues pattes souples, le vacher avec ses pièges et ses poisons, l'homme d'État avec son stylo, la plupart d'entre nous avec des machines, des bulletins de vote et des dollars, mais cela revient toujours à la même chose : la paix pour notre temps. Un succès relatif en ce domaine n'a rien de pernicieux, peut-être même est-il la condition nécessaire d'une pensée objective, mais une sécurité excessive ne recèle, semble-t-il, que des dangers à long terme. C'est peut-être cela, l'idée contenue dans la proposition de Thoreau : le salut du monde passe par l'état sauvage. C'est peut-être cela, le sens caché du hurlement du loup, bien connu des montagnes, mais rarement perçu par les humains.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie II (« Quelques croquis »), p. 172

Notre idée abrahamique de la terre

L'écologie n'arrive à rien parce qu'elle est incompatible avec notre idée abrahamique de la terre. Nous abusons de la terre parce que nous la considérons comme une commodité qui nous appartient. Si nous la considérons au contraire comme une communauté à laquelle nous appartenons, nous pouvons commencer à l'utiliser avec amour et respect. Il n'y a pas d'autre moyen si nous voulons que la terre survive à l'impact de l'homme mécanisé, et si nous voulons engranger la moisson esthétique qu'elle est capable d'offrir à la culture.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie I (« Almanach d'un comté des sables »), p. 14

Du danger de ne pas posséder une ferme

On court deux dangers spirituels à ne pas posséder une ferme. Le premier est de croire que la nourriture pousse dans les épiceries. Le second, de penser que la chaleur provient de la chaudière. Pour écarter le premier danger, il convient de planter un jardin, de préférence assez loin de toute épicerie susceptible de brouiller la démonstration. Pour le second, il suffit de poser sur ses chenets une bûche de bon chêne, loin de toute chaudière, et de s'y réchauffer tandis qu'une tempête de neige maltraite les arbres au-dehors. Pour peu qu'on l'ait abattu, scié, fendu et transporté soi-même, en laissant son esprit travailler en même temps, on se souviendra longtemps d'où vient la chaleur, avec une profusion de détails qu'ignoreront toujours ceux qui passent le week-end en ville près d'un radiateur.

Almanach d'un comté des sables, Aldo Leopold, éd. Aubier, 1995 (ISBN 2700728475), partie I (« Almanach d'un comté des sables »), p. 22

Autodafé

"Quand persuadé de ces principes, nous parcourons les bibliothèques, que nous faut-il détruire ? Si nous prenons en main un volume de théologie ou de métaphysique scolastique, par exemple, demandons-nous : contient-il des raisonnements abstraits sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il des raisonnements expérimentaux sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors mettez-le au feu, car il ne contient que sophismes et illusions".

(David Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748)

Pâques anarchristes

Blaise Cendrars

Pâques à New York

à Agnès

Fléchis tes branches, arbre géant, relâche un

peu la tension des viscères,

Et que ta rigueur naturelle s’alentisse,

N’écartèle pas si rudement les membres du Roi

supérieur…

Fortunat

(traduction Remy de Gourmont, Le Latin Mystique.)

[Flecte ramos, arbor alta, tensa laxa viscera

Et rigor lentescat ille quem dedit nativitas

Ut superni membra Regis miti tendas stipite …

Fortunat, Pange lingua.]

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,

J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles

Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.

Il traçait votre histoire avec des lettres d’or

Dans un missel, posé sur ses genoux.

Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.

À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,

il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.

Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.

À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,

Le bon frère ne savait si c’était son amour

Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père

Qui battait à grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.

Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!

C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.

Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.

Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.

Ce soir pourtant je pense à Vous avec effroi.

Mon âme est une veuve en deuil au pied de votre Croix;

Mon âme est une veuve en noir, — c’est votre Mère

Sans larme et sans espoir, comme l’a peinte Carrière.

Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées;

Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.

Je descends à grands pas vers le bas de la ville,

Le dos voûté, le coeur ridé, l’esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil

Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

Les vitres des maisons sont toutes pleines de sang

Et les femmes, derrière, sont comme des fleurs de sang,

D’étranges mauvaises fleurs flétries, des orchidées,

Calices renversés ouverts sous vos trois plaies.

Votre sang recueilli, elles ne l’ont jamais bu.

Elles ont du rouge aux lèvres et des dentelles au cul.

Les fleurs de la Passion sont blanches, comme des cierges,

Ce sont les plus douces fleurs au Jardin de la Bonne Vierge.

C’est à cette heure-ci, c’est vers la neuvième heure,

Que votre Tête, Seigneur, tomba sur votre Coeur.

Je suis assis au bord de l’océan

Et je me remémore un cantique allemand,

Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,

La beauté de votre Face dans la torture.

Dans une église, à Sienne, dans un caveau,

J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,

Elle est bossuée d’or dans une châsse.

De troubles cabochons sont à la place des yeux

Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte

Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.

C’est la meilleure relique promenée par les champs,

Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

Elle fait encore mille et mille autres miracles,

Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.

Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté

Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage

Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains

Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche

N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,

Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice

Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons

Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,

Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.

On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.

Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs

Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès;

Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.

Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,

Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.

Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.

Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!

Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.

Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha,

Se cachent. Au fond des bouges, sur d’immondes sophas,

Elles sont polluées par la misère des hommes.

Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum

Elles cachent leur vice endurci qui s’écaille.

Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.

Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.

Seigneur, ayez pitié des prostituées.

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,

Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.

Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,

Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.

Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,

Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.

Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.

Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.

Je pense aussi aux musiciens des rues,

Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,

À la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier;

Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.

Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,

Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,

Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,

Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,

Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’Étoile qui disparut alors du tabernacle,

Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,

Où s’est coagulé le Sang de votre mort.

Les rues se font désertes et deviennent plus noires.

Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.

J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.

J’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.

Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.

J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.

Un effroyable drôle m’a jeté un regard

Aigu, puis a passé, mauvais, comme un poignard.

Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.

Le Mal s’est fait une béquille de votre Croix.

Je descends les mauvaises marches d’un café

Et me voici, assis, devant un verre de thé.

Je suis chez des Chinois, qui comme avec le dos

Sourient, se penchent et sont polis comme des magots.

La boutique est petite, badigeonnée de rouge

Et de curieux chromos sont encadrés dans du bambou.

Ho-Kousaï a peint les cent aspects d’une montagne.

Que serait votre Face peinte par un Chinois ? ..

Cette dernière idée, Seigneur, m’a d’abord fait sourire.

Je vous voyais en raccourci dans votre martyre.

Mais le peintre, pourtant, aurait peint votre tourment

Avec plus de cruauté que nos peintres d’Occident.

Des lames contournées auraient scié vos chairs,

Des pinces et des peignes auraient strié vos nerfs,

On vous aurait passé le col dans un carcan,

On vous aurait arraché les ongles et les dents,

D’immenses dragons noirs se seraient jetés sur Vous,

Et vous auraient soufflé des flammes dans le cou,

On vous aurait arraché la langue et les yeux,

On vous aurait empalé sur un pieu.

Ainsi, Seigneur, vous auriez souffert toute l’infamie,

Car il n’y a pas de plus cruelle posture.

Ensuite, on vous aurait forjeté aux pourceaux

Qui vous auraient rongé le ventre et les boyaux.

Je suis seul à présent, les autres sont sortis,

Je me suis étendu sur un banc contre le mur.

J’aurais voulu entrer, Seigneur, dans une église;

Mais il n’y a pas de cloches, Seigneur, dans cette ville.

Je pense aux cloches tues: — où sont les cloches anciennes?

Où sont les litanies et les douces antiennes?

Où sont les longs offices et où les beaux cantiques?

Où sont les liturgies et les musiques?

Où sont tes fiers prélats, Seigneur, où tes nonnains?

Où l’aube blanche, l’amict des Saintes et des Saints?

La joie du Paradis se noie dans la poussière,

Les feux mystiques ne rutilent plus dans les verrières.

L’aube tarde à venir, et dans le bouge étroit

Des ombres crucifiées agonisent aux parois.

C’est comme un Golgotha de nuit dans un miroir

Que l’on voit trembloter en rouge sur du noir.

La fumée, sous la lampe, est comme un linge déteint

Qui tourne, entortillé, tout autour de vos reins.

Par au-dessus, la lampe pâle est suspendue,

Comme votre Tête, triste et morte et exsangue.

Des reflets insolites palpitent sur les vitres…

J’ai peur, — et je suis triste, Seigneur, d’être si triste.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »

– La lumière frissonner, humble dans le matin.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »

– Des blancheurs éperdues palpiter comme des mains.

« Dic nobis, Maria, quid vidisti in via? »

– L’augure du printemps tressaillir dans mon sein.

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire

Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.

Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.

Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,

Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or

Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,

Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne …

Ma chambre est nue comme un tombeau …

Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre …

Mon lit est froid comme un cercueil …

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents …

Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle …

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux …

Non, cent mille femmes … Non, cent mille violoncelles …

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses …

Je pense, Seigneur, à mes heures en allées …

Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.

New York, avril 1912

Traité sur la meilleure manière d'échapper au monde

" Voilà des années que je veux écrire un Traité de la disparition. Pas une oeuvre littéraire mais un texte uniquement composé de conseils pratiques dont n'importe quel écolier terrestre pourrait tirer profit. Un chapitre d'introduction suivi d'une série de formules. Les pères de familles prendrait le livre en main et passeraient à l'acte. Un Traité sur la meilleure manière d'échapper au monde. Si l'exercice est mené à son terme, le corps et l'esprit deviennent des fantômes. La personne qui a disparu est toujours là, mais sur le plan social, elle est invisible. C'est alors que commence la partie gratifiante de l'exercice : elle réapparaît, elle est ailleurs ; elle se recompose sous une autre forme, une forme libre et non contrôlable. "

Alexandre Friederich, FORDETROIT, Allia, 2015

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