Puissance omniprésente, magicienne admirée ou crainte, la science, dit l'opinion commune, a envahi la terre. Raccourci qui englobe la mathématique et la physique, paradigmes d'excellence, les sciences naturelles et le cortège des sciences humaines qui s’essoufflent à leur suite, mais désigne en fait l'ensemble des modifications induites dans nos sociétés par la Sainte Alliance science-technique-industrie. Non plus un savoir pur, aristocratique, une contemplation amoureuse de la vérité, mais une science technicisée qui régente un gigantesque procès de production rationalisé et industrialisé.Oiseleur qui nous lie à la glu de nos illusions. Interminable prolifération de savoirs et d'objets où se dévoie le désir de vérité, où s'oblitère le rêve de bonheur, où s'abandonne l'espace de liberté. Cohérence vengeresse qui impose ses parcours obligés.

Pris dans le réseau des sollicitations de l'avoir et des sollicitations complices de la Grande Organisation, soumises aux mille ruses d'un contrôle social toujours plus insidieux, l'homme s'installe et s'enkyste dans la niche que lui offre une technonature sans cesse perfectionnée. Déjà la mémoire d'un ordinateur engrange toutes les données qui le concernent et spécifient son identité, sa santé ou sa son passé judiciaire. Terrifiante promesse d'une cité labyrinthe, distendue aux dimensions de la terre, encombrée d'ordure, où vacille le pas de l'homme. Est cela la science ?

Luce Giard, Briser la clôture, Esprit, juin 1974.